L'adoption internationale au Québec de 1985 à 2002
Une enquête qui suscite de nombreuses réactions !

 

cigogne
Été 2005

Entretien avec Réjean Tessier, Ph.D. en psychologie, professeur à l'École de psychologie à l'Université Laval et responsable de l'équipe de recherche qui a mené l'enquête sur l'adoption internationale au Québec de 1985 à 2002.

En mars dernier le SAI présentait les résultats d'une vaste enquête québécoise commencée en janvier 2002 et portant sur: L'adaptation sociale des enfants nés à l'étranger et adoptés par des familles du Québec de 1985 à 20021.

Suite à de nombreux commentaires reçus, lus et entendus à propos de certains résultats considérés comme plutôt positifs par rapport à la réalité et suite à de multiples réactions de parents étonnés d'avoir reçu sans consentement un questionnaire identifié au nom de leur enfant, l'équipe du journal a trouvé important de rencontrer le responsable de cette enquête afin de comprendre davantage ses motivations ainsi que certains de ses résultats. C'est sans hésitation que M. Réjean Tessier a accepté de répondre à mes questions.

Avant de présenter cet entretien, voici quelques-uns des principaux résultats de cette enquête :

  • La question de la relation d’attachement des enfants avec leurs parents a produit des résultats assez clairs. La population d’enfants adoptés n’est pas plus à risque de développer un attachement insécurisé que les enfants de la population générale (p.32 du rapport);

  • Les enfants adoptés démontrent, dans l’ensemble, une sécurité d’attachement et une adaptation sociale et scolaire comparables aux enfants de la population générale du Québec;

  • Les garçons semblent avoir plus de difficultés à s’adapter que les filles ;

  • Une adoption hâtive protège davantage les filles que les garçons ;

  • Les enfants adoptés après 18 mois ont besoin de plus de «guidance» que les enfants adoptés plus tôt;

  • Le taux moyen d’échecs ou de difficultés scolaires est le même chez les enfants adoptés que chez l’ensemble des enfants du Québec. Ces taux varient en fonction de l’âge à l’adoption : les enfants adoptés avant 18 mois ont moins d’échecs que les enfants du Québec, de même que ceux adoptés après 4 ans. Par contre, les enfants en provenance de certains pays semblent davantage à risque pour leur développement social et scolaire.

  • Peu d’enfants semblent victimes de discrimination ethnique.

M. Tessier, pouvez-vous nous indiquer qui était l'initiateur de ce projet de recherche ?

Rép: C’est une recherche que j’ai proposée suite à des discussions avec le SAI qui manifestait un vif intérêt pour connaître la suite des adoptions sur le plan du développement et de l’adaptation des enfants. L’équipe de recherche que j’ai dirigée est constituée de chercheurs et de cliniciens qui sont des spécialistes2 du comportement et de la relation d’attachement au Québec.

«Je pense que cette étude a permis aux parents de normaliser leur expérience d’adoption, pour certains de reconnaître leurs difficultés et, pour d’autres, de constater que la majorité des situations se normalise avec le temps..»

Vous avez fait mention que cette étude vise à mieux comprendre le phénomène de l'adoption internationale et à briser certains préjugés. Pouvez-vous préciser ?

Rép: Les préjugés sont ceux que j’ai entendus dans des émissions comme «Enjeux» ou encore dans des articles de journaux où on a laissé entendre que les enfants adoptés de l’étranger sont mal en point (sur les plans physiques et psychologiques) lors de leur arrivée. Les images qu’on a données de ces enfants depuis quelques années laissent croire qu’il s’agit d’une situation à problème. Nous avons mené cette enquête pour mettre les choses à leur place. En fait, je voulais rétablir des faits, sur une base populationnelle. Depuis quelques années tout ce que nous avons entendu c'est que la situation d'adoption est difficile pour les parents comme pour les enfants et qu'il faut les prévenir et même les effrayer de façon à augmenter leur sensibilité au problème et les amener à consulter. Cette approche que j'appelle "négativement orientée" ne peut conduire à une vision saine de la question de l'adoption internationale. Une grande partie du débat des spécialistes porte sur la question de la relation d'attachement. Et là, je regrette de le dire, mais ils ne semblent pas bien au fait de l'évolution des connaissances en psychologie dans ce domaine.

La publication de votre rapport de recherche a provoqué de multiples réactions. Plusieurs titres d'articles, de chroniques ainsi que certaines citations allaient comme suit :

  • Les enfants adoptés à l'étranger ne sont pas plus à risque de développer des troubles de comportement que les enfants nés au Québec, Radio-Canada, Lundi 7 mars 2005
  • À bas les préjugés et les remarques alarmistes à l'endroit des enfants adoptés à l'étranger. Si ce n'est que par leur frimousse exotique, ces petits immigrants ne se différencient pas, ou si peu, des petits Québécois de souche. Pauline Gravel, Le Devoir, 6 mars 2005
  • Adoptés et bien adaptés, Une enquête portant sur l'adoption internationale au Québec vient briser certaines idées préconçues sur les difficultés d'adaptation des enfants venus d'ailleurs.
    par Renée Larochelle Au fil des événements (UL) 3 mars 2005
  • L'enquête menée par des chercheurs de l'Université Laval sur l'adoption internationale au Québec de 1985 à 2002, brosse un portrait plutôt positif de ce phénomène, Pauline Gravel, Le Devoir, vendredi 11 mars 2005
  • Étude sur l'adoption internationale - De petits Québécois comme les autres, Pauline Gravel, Le Devoir, 6 mars 2005

N'êtes-vous pas inquiet de la porté de tous ces messages qui signalent clairement l'idée que les enfants adoptés sont "comme les autres" ? Des messages qui pourraient alimenter un nouveau préjugé ayant pour effet de voir les futurs couples conserver des lunettes roses en regard de l'adoption d'un enfant à l'international.

Rép: Dans la majorité des cas, effectivement, ils sont comme les autres. Il faudra bien que vous acceptiez de le transmettre à vos lecteurs et lectrices. Vous savez, l’image globale qu’on a tenté de développer au Québec des enfants adoptés de l’étranger est fausse. La majorité des interprétations faites l’ont été à partir de travaux faits sur des populations d’enfants qui ont été extrêmement maltraités durant leur séjour à l’orphelinat. Ce n’est pas la réalité pour la grande majorité. Et les enfants et les parents ont des ressources avec lesquelles il faut compter.

Êtes-vous étonné des critiques négatives reçues à l'endroit des résultats de votre enquête ?

Rép: C'est la première fois qu'une telle étude est faite au Canada et les gens s'en réjouissent en général. Ce n'est pas parce qu'un groupe de gens n'est pas content des résultats d'une recherche que les résultats sont faux. Ce qui n'exclut pas qu'il y ait des imprécisions ou des faiblesses.

Que répondez-vous alors à ceux qui disent que ce n'est pas normal que les enfants adoptés, en dépit des efforts importants des parents, de leur niveau d'éducation plus élevé, de leur santé financière moyennement plus élevée, de leur engagement plus important, etc. … ne font que rejoindre la moyenne puisqu'en fait, ils devraient se situer au-dessus de cette moyenne ? ( La moyenne des enfants inclut évidemment tous les enfants négligés, violentés, pauvres et abusés du Québec).

Rép: Ici vous devez faire attention! Je reconnais bien cet argument qui m’a déjà été servi. D’abord il faut savoir que l’éducation des parents et leur niveau de revenus ne sont pas si fortement reliés à des désordres d’attachement ou de comportement des enfants. On retrouve bien des problèmes aussi chez des enfants de parents éduqués et à l’aise financièrement. Deuxièmement, chez les enfants adoptés, les taux de problèmes varient selon les conditions d’adoption (pays, sexe, âge à l’adoption etc.). Dans certains cas, les taux sont bien inférieurs (jusqu’à 5 fois) à ceux des enfants non adoptés et, dans d’autres cas, les taux sont à l’inverse bien supérieurs. Ce que présente le rapport est une moyenne de tous les enfants.

«Vous savez, l’image globale qu’on a tenté de développer au Québec des enfants adoptés de l’étranger est fausse. La majorité des interprétations faites l’ont été à partir de travaux faits sur des populations d’enfants qui ont été extrêmement maltraités durant leur séjour à l’orphelinat. Ce n’est pas la réalité pour la grande majorité.»

En mars 2004, vous participiez à une table ronde de recherche sur les politiques en matière d'adoption internationale3. Les participants faisaient état que dans une recherche " l'appui et la participation des parents adoptifs sont essentiels. Quand des parents participent aux recherches, les problèmes de nature méthodologique comme la partialité des parents, doivent être reconnus et contrôlés. Une mesure importante pour contrer ces problèmes, c’est l’existence de communications permanentes et réciproques entre les parties concernées. "

C'est justement sur ce point que certains se sont questionnés. La méthodologie utilisée dans votre enquête consistait en l'envoi d'un questionnaire exhaustif adressé personnellement aux parents adoptants et ciblant un de leurs enfants. Plusieurs questions faisaient référence à des possibles problèmes personnels du répondant ainsi qu'à des problèmes de comportement de l'enfant, généralement difficiles à dévoiler. Le répondant était laissé à lui-même, sans aucune interaction avec l'équipe de recherche.

Pouvez-vous élaborer davantage sur le choix de cette approche méthodologique et sur sa fiabilité ? Et d’autre part, comment vous êtes-vous assurés que le parent y répondait avec ouverture, aisance et en toute franchise ?

Rép: Dans le cas d’une enquête comme celle-ci, la plupart du temps les personnes ne sont pas averties à l'avance qu’elles vont recevoir un questionnaire. Dans cette présente enquête, les parents ont reçu un formulaire de consentement qu’ils devaient signer. Ils étaient libres. Mais on assure les parents de la plus haute confidentialité, ce qui est la procédure habituelle.

Le but de ce questionnaire était de mesurer la prévalence de certains problèmes dans la population. Pour cette raison, plusieurs questions portaient sur des comportements qu'on peut voir comme négatifs. On interrogeait sur l'état psychologique des personnes répondant au questionnaire, sur leur état de santé mentale et sur l'état de leurs relations avec leur propre parent d'origine. Ces mesures nous ont permis de voir dans quel état était le parent lorsqu'il répondait au questionnaire et nous permettaient de nuancer les résultats. Touchant la qualité des réponses, nous avons quelques trucs nous permettant d’établir qu’un questionnaire est mal répondu mais, vous avez raison, il est possible de tricher ses réponses. Mais dans quel intérêt le ferait-on ?

À l'analyse des réponses reçues, avez-vous identifié certains besoins spécifiques à combler dans le processus d'accueil ou de préparation des parents et des enfants à l'adoption ?

Rép: Nous avons fait certaines recommandations aux ordres professionnels ainsi qu'au SAI. Concernant les relations d'attachement, nous proposons d'adapter des programmes selon :

  • L’âge des enfants à l’arrivée;
  • Le niveau de langage attendu;
  • La qualité de l’environnement pré adoptif (si connu);
  • Le niveau de développement général attendu;
  • L'état de santé physique, à régler en premier si problème important;
  • Dans tous les cas, que ce soit en pré ou post adoption, ces programmes devraient être faits par des personnes qui ne sont pas en conflit d’intérêt et qui fondent leur intervention sur des données probantes provenant de la recherche.

Concernant l'évolution du comportement social : En général, ce sont les mêmes recommandations que pour les questions liées à la relation d’attachement. En ajoutant :

  • Que les intervenants sociaux ou en psychologie aient une formation approfondie des mécanismes à la base du développement des enfants;
  • Que l’on accorde une attention aux motivations des parents notamment en lien avec leur deuil de ne pas avoir eu d’enfant biologique.

En conclusion, croyez-vous que votre recherche peut apporter certains avantages aux familles adoptantes et aux enfants adoptés ?

Rép: Je pense que cette étude a permis aux parents de normaliser leur expérience d’adoption, pour certains de reconnaître leurs difficultés et, pour d’autres, de constater que la majorité des situations se normalise avec le temps. Ils ont aussi probablement appris qu’il faut du temps pour créer une relation intime avec un jeune enfant mais que cela se compare au temps qu’il faut pour engager une relation avec un enfant biologique.

Lucie Bourassa,
parent adoptant et bénévole à la FPAQ
La Cigogne, Été 2005

 

Références:

1. L'adoption internationale au Québec de 1985 à 2002, L'adaptation sociale L'adaptation sociale des enfants nés à l'étranger et adoptés par des familles du Québec. Une partie du rapport de recherche est disponible sur le site du SAI au: www.adoption.gouv.qc.ca

2. Équipe de recherche menée par Réjean Tessier :

  • Simon Larose, Département d'étude sur l'enseignement et l'apprentissage, Faculté des sciences de l'éducation
  • Ellen Moss, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal
  • Line Nadeau, Institut universitaire de réadaptation en déficience physique de Québec
  • George M. Tarabulsy, École de psychologie, Université Laval et Groupe de recherche sur les inadaptations psychosociales
  • Secrétariat à l'adoption internationale, ministère de la Santé et des Services sociaux, Gouvernement du Québec

3. Rapport accessible sur le site : www.adoption.ca/pdfs/roundtable_final_rptt_f.pdf

Pour en connaître davantage sur les résultats de cette enquête, vous pouvez consulter le document disponible sur le site du Secrétariat à l'adoption internationale: L'adoption internationale au Québec de 1985 à 2002 — L'adaptation sociale des enfants nés à l'étranger et adoptés par des familles du Québec

FPAQ

 

Pages de la Fédération des parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication: 11 mars 2006 
URL = http://www.quebecadoption.net/FPAQ/2005ete_tessier.html