| L'adoption
tardive – Entre désir, proposition et réalité
Pourquoi parler de l’adoption tardive et pourquoi en discuter avec Françoise-Romaine Ouellette ? Avant tout, un propos du Secrétariat à l'adoption internationale: « Les réalités psychosociales de l’adoption internationale ont évolué et aujourd'hui, les enfants adoptables présentent des profils différents : ils sont plus âgés ou à besoins spécifiques. Le monde québécois de l’adoption internationale doit s’adapter à ces nouvelles réalités.» (SAI – Sherbrooke, Colloque mai 2004) Comment rester insensible à ce constat. Pensons-y bien, non seulement la réalité change mais de plus en plus, l'écart entre l'offre et la demande s'accroît. Si tel est le cas, sommes-nous préparés au Québec à répondre à cette nouvelle réalité imposée par certains pays d'origine ? Sommes-nous suffisamment sensibilisés aux conséquences possibles qu'engendre une adoption tardive, non seulement sur le couple, sur la famille mais avant tout sur l'enfant ?
Françoise-Romaine Ouellette a déjà écrit à ce propos: L'âge de trois ans est considéré par les spécialistes comme un âge charnière dans le développement socio-affectif de l'enfant et l'adoption de ces enfants constitue un grand défi pour les parents adoptifs et leur famille. 1 Rares sont les adoptants préparés à une telle situation. Plusieurs n'ont d'ailleurs pas le sentiment de vivre une relation parentale "normale" avant plusieurs mois, sinon plusieurs années, et quelques-uns disent n'y être jamais arrivés. 2 Inquiétant, pour le moins. Une constatation qui mérite réflexion. Voilà pourquoi j'ai choisi d'en parler avec Françoise-Romaine Ouellette. D'abord, elle est chercheure et anthropologue de formation et ses principaux thèmes de recherche ont trait à la famille, plus précisément à l'adoption. Elle a écrit plusieurs documents en lien avec l'adoption tardive et observé bon nombre de cas de couples ayant adopté des enfants plus âgés (3 ans et plus). Aussi, en tant que chercheure, elle est en position d'observation, ce qui l'amène à se questionner, à examiner et à analyser son sujet sous tous les angles, sans spéculation. D'ailleurs à ce sujet, madame Ouellette m'a souligné à plusieurs reprises ne pas avoir d'opinion tranchée: Dans mes recherches, je porte un regard global sur la situation, je pose des questions et j'essaie de comprendre. Cet entretien ne donnera donc pas de réponse mais, je souhaite qu'il amorcera une réflexion en chacun de vous. L 'adoption internationale semble s'engager dans un tournant et tous les gens impliqués dans le processus doivent se questionner sur les conséquences de ce changement de direction. Madame Ouellette reconnaît qu'il est important de tenir compte du changement : Le monde change, la situation économique de plusieurs pays d'origine évolue aussi. Des prises de conscience se font dans ces pays et ils développent de plus en plus de modèles d'intervention face à la famille. Oui, nous devrons nous adapter. Les parents adoptants devront aussi s'adapter. Selon madame Ouellette, certains organismes sont aujourd'hui dans une position inconfortable: Ils se doivent de trouver des accommodements, partagés entre les exigences qu'ont les parents afin de former leur famille et les besoins prioritaires des pays d'origine de trouver une famille à un enfant. Par contre, elle précise que les organismes concernés doivent s'ajuster et ne pas faire semblant à ce moment-ci. Ils se doivent d'être clairs dans leurs discours avec les couples. Elle se questionne à savoir si les couples sont suffisamment informés et sensibilisés à cette situation.
Un peu de statistiques. Au Québec en 2003, plus de 25% des enfants adoptés à l'international avaient 2 ans et plus. Parmi ceux-ci, 13 % étaient âgés de plus de 4 ans. De plus, selon une étude néerlandaise, 77% des enfants adoptés de plus de 2 ans, ont manifesté un ou plusieurs problèmes d'intégration au sein de leur famille. Rassurons-nous, dans la plupart de ces cas, les familles ont vécu des problèmes mineurs et la majorité trouve un équilibre familial avec le temps. Mais nous devons nous questionner à savoir si ces familles auraient traversé ces épreuves avec moins de tensions si elles avaient été sensibilisées avant l'arrivée de l'enfant. Françoise-Romaine Ouellette a écrit à ce sujet ; Ceux qui ont tenté l'adoption tardive, disent par la suite qu'ils n'avaient pas anticipé de façon réaliste les difficultés qu'elle comporte. 3 Il n'est pas secret qu'à l'heure actuelle, certains organismes proposent déjà des enfants plus âgés à des couples, même si leur évaluation psychosociale avait été réalisée en fonction de l'adoption d'un plus jeune bébé. Madame Ouellette avoue son étonnement face à cette situation. Je crois qu'il peut y avoir des circonstances exceptionnelles pour lesquelles un couple se voit proposer un enfant dont l'âge diffère des exigences de départ. Par contre, normalement, le rapport d'évaluation devrait être respecté. Adopter un enfant plus âgé, ce n'est plus le même projet. Dans ces circonstances, il lui apparaît important que la démarche d'évaluation se poursuive à la lueur de ce nouveau projet. C'est un tout autre projet qu’il faut prendre sérieusement en considération. L'adoption tardive est souvent éprouvante tant pour les parents que pour l'enfant. On ne devrait pas approuver une adoption si le couple n'y est pas préparé. Tous les acteurs impliqués dans le processus d'adoption en ont la responsabilité. Lorsqu'un organisme fait une telle proposition sans demander une réévaluation du rapport psychosocial, ne serait-t-il pas alors de la responsabilité du SAI de faire le lien entre le projet initial du couple et l'enfant qui leur a été proposé ? Il serait étonnant qu'actuellement, ce ne soit pas ainsi, ajoute-t-elle. Pour madame Ouellette, l'idée n'est pas de passer le couple à l'examen afin de s'assurer qu'il possède les capacités parentales ou le potentiel pour accueillir un enfant plus âgé, mais plutôt d'établir entre le couple et l'évaluateur, un contexte de réflexion, afin de l'aider dans son choix: Cette réflexion est nécessaire avant d'accepter une telle proposition. Les couples ont à prendre conscience que les exigences ne sont pas les mêmes. Le rôle de l'évaluateur est de sensibiliser le couple face à la réalité d'une adoption tardive. Il doit exposer les risques possibles d'une telle adoption.
Elle ajoute que les parents adoptants doivent faire un retour sur eux-mêmes et prendre du recul face à ce nouveau modèle familial qui diffère de leur désir initial. Les couples ont généralement une idée préconçue du modèle familial, ils recherchent souvent le modèle "classique" parent-enfant. De plus, ils doivent supporter le regard des autres qui les évalueront souvent en fonction de cet idéal: Ce modèle d'idéal familial est très fort et lorsque ça ne marche pas, les parents ont l'impression d'avoir failli. J'ai rencontré beaucoup de parents qui se sont culpabilisés, qui se sont sentis disqualifiés, frustrés et émotionnellement épuisés suite aux difficultés rencontrées avec leur enfant. Pourtant, ce sont des parents qui ont une force extraordinaire en eux pour traverser ces difficultés sans soutien. Autre constat, pour madame Ouellette, l'adoption internationale, telle qu'elle s'effectue actuellement, est un processus trop radical. Souvent, l'enfant est projeté de manière précipitée dans les bras de ses parents, qui pour lui ne sont que d'étranges inconnus. Elle déplore le manque de préparation des enfants à leur adoption. Elle fait une comparaison avec toute l'attention portée aux émotions d'un petit enfant lorsque ses parents l'envoient à la garderie pour la première fois. L'enfant y est souvent intégré petit à petit, une heure par-ci, une demi-journée par-là, afin qu'il vive cette transition sans trop de bouleversements. Alors pourquoi en serait-il autrement en ce qui concerne l'adoption? : Il est essentiel que l'enfant soit préparé à son adoption. Les organismes ainsi que les orphelinats doivent aménager des conditions en ce sens, afin de rendre la transition de l'enfant moins brutale, précise-t-elle. De plus, dans le cadre d'une recherche sur l'intégration de l'enfant adopté dans la famille 3, madame Ouellette constate que l'attention portée aux cas d'adoption tardive a révélé un net décalage entre l'adoption interne et l'adoption internationale en ce qui concerne le soutien accordé aux parents et à l'enfant avant, pendant et après l'adoption. Il lui apparaît aussi essentiel qu'un soutien professionnel compétent soit offert aux parents après l’arrivée de l'enfant au pays. Ce soutien pourrait faire une grande différence s'il prenait la forme d'un accompagnement des familles, plutôt que d'une simple évaluation post-adoption, a-t-elle souligné.. En conclusion, si une majorité des parents pour qui l'adoption tardive a été difficile a réussi à trouver un certain état d'équilibre, il faut se demander s'ils auraient traversé ces mêmes difficultés avec moins de tension, s'ils avaient été adéquatement préparés bien avant l'arrivée de l'enfant. La même interrogation se pose pour l'enfant. Nous revenons donc à la question de départ. Pour madame Ouellette, ce qui importe à l'heure actuelle, c'est d'en parler. Il faut encore plus d'échanges entre les divers intervenants afin de trouver des pistes de solution. Il faut approfondir la réflexion sur ces aspects de l'adoption, sur les droits et les besoins des adoptants et des familles adoptives. Aujourd'hui, de nouvelles interrogations s'imposent et chacun des participants dans le processus d'adoption se doit de réévaluer sa propre vision de l'adoption internationale. Il en va du bien-être des familles ainsi formées.
Lucie Bourassa,
Références:
Compléments:
Pages de la Fédération des
parents adoptants du Québec Publication: 10 mars 2006 URL = http://www.quebecadoption.net/FPAQ/2005prin_adotardive.html
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