L’adoption d’enfants plus âgés:
Du sentiment inavouable, au grand bonheur

cigogne
Été 2006


J’ai longtemps eu la naïveté de croire que rien n’avait été plus important dans ma vie que le moment où j'ai défendu avec succès ma thèse de doctorat. Eh bien, aujourd’hui cet exploit est descendu au cinquième rang de mon palmarès, après que j’aie eu pris dans mes bras pour la première fois chacun de mes quatre enfants. Si vous avez déjà adopté, vous savez certainement que je veux dire. Ce moment, cet indéfinissable instant de vie, quand l’enfer de cet interminable processus est enfin traversé et vous récompense d’une manière si marquante, ce moment si merveilleux se fige dans le temps et vous change à jamais. Wow !

Y a-t-il quelque chose de comparable dans la vie, spécialement après avoir surmonté ces montagnes russes d’émotions dans lesquelles se retrouvent la plupart des couples infertiles ? Ce qui rend cet instant aussi magique c’est l’attachement instantané que l’on ressent lorsque l’on tient pour la première fois notre enfant dans nos bras. C’est comme si, en une fraction de seconde, cet enfant passait d’un concept abstrait à une partie intégrale de votre être. Du moins, c’est exactement ce qui s’est passé avec mes deux premiers enfants, le premier adopté à la naissance et le second à l’âge de six mois et demi.

Puis, arrivèrent les troisième et quatrième. En 1995, après plusieurs visites particulièrement déchirantes dans les orphelinats de Saigon et de Soc Trang au Vietnam, j’ai eu la certitude que si nous devions adopter à nouveau, nous n’aurions pas de limite quant à l’âge de l’enfant ou au choix de son sexe. Il y avait tellement d’enfants plus âgés qui désiraient eux aussi une famille. Ainsi nous nous sommes lancés dans une toute nouvelle aventure, aussi tortueuse que les deux premières mais totalement différente sous plusieurs aspects. Je vous épargne les détails mais je me suis finalement retrouvé seul, au Vietnam, six ans plus tard, en compagnie de deux enfants que je devais ramener à la maison. Mon épouse était demeurée à la maison avec nos autres enfants. Duy Trung (Tommy) était un garçon de sept ans de Que Son et Thi Thu, une fillette sourde porteuse de l’hépatite B. Elle venait de DaNang. Elle était à moins d’une semaine de ses sept ans. Ni mon épouse, ni moi-même ne nous attendions à recevoir une proposition d’enfants de cet âge-là mais il n’était aucunement question de leur fermer la porte.

«Personne n’avait été en mesure de lui expliquer pourquoi cet homme étrange allait l’éloigner de tout ce qu’elle avait toujours connu.»

J'ai rencontré ma fille Thi Thu en premier. Plusieurs mois auparavant, j'avais envoyé des photos de famille à l'orphelinat. Une fondation avait été créée afin de lui procurer des prothèses auditives et pour lui apprendre le langage des signes. J’avais tenté l’impossible pour ne pas avoir trop d’attente face à elle, mais j’avais tout de même imaginé ce moment particulier de notre premier contact. Ce moment où elle me reconnaîtrait immédiatement grâce aux photos envoyées, ce moment où je lui aurais fait le signe « je t’aime » de la main, signe que j’avais pratiqué durant tant de semaines, ce moment où elle m’aurait retourné ce signe avec tendresse, tout juste avant que nous tombions dans les bras l’un de l’autre en pleurant comme des bébés. Mais, ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça.

Thi Thu n'a eu aucune réaction. Son niveau de communication était très limité et personne n’avait été en mesure de lui expliquer pourquoi cet homme étrange allait l’éloigner de tout ce qu’elle avait toujours connu. Elle n’avait aucune idée de ce que pouvait être une famille. Lorsque je l'ai prise dans des mes bras pour la première fois, j'ai pleuré. Ça n’avait rien à voir avec ce que j'avais ressenti lors de mes adoptions précédentes. Elle s’est rapidement éloignée et est retournée à ses occupations. Je l’ai entendu émettre des sons étranges et des grognements. C’est à cet instant que j’ai été confronté à la dure réalité de sa surdité. Jusqu’à ce moment-là, tout avait été plutôt abstrait. La confusion et l'inquiétude s’ajoutèrent alors à mon épuisement physique et émotif. Peu de temps après, je me suis retrouvé seul avec cette petite fille dans une chambre d’hôtel, essayant de lui apprendre l’alphabet. Elle était incapable d’aller au-delà des deux premières lettres sans faire d’erreur. Était-elle aussi handicapée intellectuellement ? Thi Thu était jolie et paraissait joyeuse mais je n’ai pas éprouvé pour elle ce même attachement immédiat que j’avais ressenti avec mes autres enfants. J'ai bien essayé d’éloigner ces pensées mais je remettais sérieusement en question notre décision.

Le lendemain, nous sommes partis en voiture pour Que, à la rencontre de Tommy. À l’orphelinat, j’étais comme un paquet de nerfs quand il est entré dans la pièce et m’a pris dans ses bras. J’avais encore une fois les larmes aux yeux, je me sentais bien mais je vivais quand même une certaine appréhension. Puis, on nous a offert une chambre afin que nous puissions être seuls et faire une sieste comme le font les Vietnamiens au milieu de la journée. C’est là, dans cette chambre, que l’action a commencé. Tommy s’est transformé en véritable tornade, s’emparant de mon appareil-photos et l’utilisant comme un violon, grimpant sur les lits et sautant de l’un à l’autre, regardant dans l’objectif de ma caméra vidéo, fouillant dans mes valises puis saisissant à nouveau mon appareil photo et sautant encore sur les lits. Thi Thu a giflé Tommy et s’est emparé de la caméra vidéo en criant, ‘’AAH’’ tout en gesticulant.

Au lieu de vivre un moment unique, j’étais assis là, en état de panique totale. J’avais pourtant déjà une belle et heureuse famille là-bas à la maison et voilà que j’étais sur le point d’y ajouter deux parfaits étrangers, un qui semblait être un hyperactif extrême et l’autre qui semblait avoir un handicap beaucoup plus sérieux que celui auquel je m’étais préparé. Mais à quoi diable avais-je pensé ?

Durant tout le reste de mon séjour, j’ai eu des sentiments partagés, je me sentais complètement seul et angoissé. J’essayais tant bien que mal de me rapprocher de mes nouveaux enfants mais je devais lutter contre mes sentiments. Je me rappelais du temps où j’étais entraîneur dans une petite ligue de T-Ball. Si vous avez déjà eu à vous impliquer auprès d’un groupe de jeunes, vous avez certainement pu constater une différence dans la manière dont vous percevez vos propres enfants par rapport à ceux des autres parents. Vos enfants vous semblent « normaux ». S’ils se conduisent mal, vous les aimez et vous vous sentez malgré cela très proche d’eux. Par contre si un autre enfant se conduit mal, vous le voyez souvent comme un petit garnement et vous êtes bien heureux qu’il ne soit pas à vous. Voilà exactement le genre de sentiment contre lequel je devais lutter, celui-là même que j’avais ressenti envers ces gamins qui n’étaient pas les miens.

J’ai honte d’admettre qu’à un certain moment, je n’aimais pas beaucoup ces enfants. Je devais m’ajuster à leur manière spéciale d’être, à leurs habitudes personnelles, à leurs comportements bizarres, à tout. Thi Thu avait un caractère facile à aimer mais la communication était exclusivement composée de sourires et de mouvements du pouce, vers le haut ou vers le bas. Tommy lui, paraissait brillant et généreux mais il était férocement indépendant. Il répondait rarement aux adultes qui lui adressaient la parole. Cette manière de résister augmentait mon anxiété.

Lors de notre voyage de retour, il a pleuré sans arrêt durant les deux dernières heures de ce long périple de 43 heures.

Durant les semaines suivant notre arrivée, je pouvais dire aux gens que les choses allaient assez bien compte tenu des circonstances. C’était la vérité. Mais je ne leur disais pas à quel point j’avais craint des moments beaucoup plus difficiles. Même si j’espérais que tout se déroule en douceur, j’avais des attentes réalistes. Je savais que la période d’adaptation pour chacun de nous six serait longue et difficile. Ces semaines furent extrêmement éprouvantes. À eux deux, Tommy et Thi Thu ont eu à se faire arracher 9 dents et ils ont reçu des plombages sur 14 dents. Tommy mouillait son lit toutes les nuits et au moins une fois ou deux fois par jour, il s’enfermait une heure dans sa chambre pour pleurer. Leur hygiène personnelle laissait beaucoup à désirer. Thi Thu ne savait absolument pas à quoi pouvait servir le papier de toilette. Quand elle désirait quelque chose, elle giflait ses frères et ses camarades pour leur arracher l’objet convoité.

J'aimais ces enfants en dépit de tout, je me sentais de plus en plus près d'eux. Néanmoins, je sentais encore, entre nous, une certaine distance.

C'était un sentiment que je ne pouvais pas admettre. Ceci est certainement dû au fait que pour eux, nous étions, nous aussi des étrangers. Ils ne ressentaient pas la même chose envers nous que nos deux autres enfants. Comment l’auraient-ils pu ? Nous n’étions que deux étrangers de plus parmi tous ces adultes qui s’étaient occupés d’eux au fil des ans. Ils n'étaient tout simplement pas très affectueux. Il subsistait une certaine distance entre nous. J’imagine que nous n’avions pas encore atteint la ligne d’arrivée des montagnes russes sur lesquelles nous étions embarqués.

Tout ça, c’était en 2001.

Aujourd’hui, Thi Thu est une belle fille âgée de douze ans. Elle communique aisément en utilisant le langage des signes. Sa belle personnalité est de loin son meilleur atout. C’est l'enfant la plus heureuse que l’on puisse rencontrer. Chaque jour elle nous fait rire beaucoup. Elle travaille fort dans tout ce qu’elle entreprend. Elle est une vedette dans son équipe de base-ball. Je n’aurais jamais espéré avoir une enfant aussi extraordinaire.

Quant à Tommy, c’est un enfant très brillant, actif et extrêmement sociable. Il est bilingue, il apprend le karaté et joue au base-ball inter-cités. Il a un très bon sens de l’humour et il met de la vie dans notre maison et partout où il va.

C’est quand même incroyable de réaliser à quel point ces deux enfants ont enrichi nos vies. Je me souviens comment je me sentais dans cette chambre à l’orphelinat. Cette anxiété et mon désir de refuser ces adoptions ont été remplacés par un amour inconditionnel et une grande fierté de ma famille. Chacun de mes enfants a représenté un défi, mais l’adoption de mes deux enfants de sept ans s’est avérée un défi que je n’aurais jamais imaginé pouvoir relever.

Je n’ai plus honte d’admettre qu’au début, je n'ai pas ressenti une grande proximité avec ces deux enfants. Je le vois maintenant comme faisant partie d'un processus pénible mais finalement combien enrichissant. Ces enfants ont apporté dans notre famille la richesse de leurs rires, de leur amour et de leur vie et d‘une manière que je n’aurais jamais imaginée possible.

Mais finalement, que sont-ils ces moments si marquants ? Avec les deux premiers, ce fut dès le tout premier contact, un pur bonheur. Tenir dans ses bras ces petits bébés fut un instant magique et l'attachement immédiat. Avec mes deux enfants plus âgés, ces moments d’enchantement me furent dérobés. Ils demeurent inoubliables mais remplis d'inquiétude et d'appréhension. Est-ce que cela me manque de ne pas avoir vécu avec eux ce moment si unique? Pas vraiment. Car plutôt qu’un seul moment, je retrouve aujourd’hui en leur présence, exactement ces mêmes sentiments de grand bonheur dont je m’empare jour après jour.

Merci Thi Thu. Merci Tommy.

Papa vous aime.
Camillo Zacchia, psychologue et père de quatre enfants adoptés.

 

 

FPAQ

Pages de la Fédération des parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

Haut
Haut de la page

Publication: 12 septembre 2006 
URL = http://www.quebecadoption.net/FPAQ/2006ete_presidente.html