| Ma voisine
ou les propos maladroits...
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| Été
2006 |
Ma voisine, c’est mon frère, c’est
ma belle-mère, un copain, c’est aussi ma voisine. Le manque
d’ouverture peut prendre différents visages mais il habite
toujours en face de chez nous et rôde autour de nos choix en leur
donnant de temps à autre un coup de patte pour tenter d’en
écorcher l’équilibre. Par méchanceté
? Par ignorance ? Peut-être. Peut-être pas après tout.
Étudiante dans l’âme, j’avais
pourtant bien appris ma leçon : d’abord panser ses plaies,
ensuite s’occuper de soi et de ses deuils (et Dieu sait qu’il
y en a !), puis se lancer dans cette formidable aventure qu’est
la naissance de notre famille grâce à une greffe. Comme tout
patient, nous avons vécu sur la liste d’attente des années
et puis un jour, il y a eu un coup de fil, une donneuse, la vie !
Mais ai-je bien appris ma leçon ? Moi et M.
Ladouceur. Nous. Lui. Moi. Notre couple. Moi. J’ai bien pris soin
de nous pourtant ! Je n’avais seulement pas prévu au programme
la souffrance de mon entourage, le deuil d’autrui. De ces grands-parents
privés d’un petit enfant avec leur nez, de ces oncles et
tantes qui auraient aimé regarder les orteils minuscules du premier
arrivé et de prendre le temps de l’apprivoiser à leur
rythme, de ma voisine qui menait un dur combat contre la Nature avec huit
années de traitements en infertilité. Je n’ai vraisemblablement
pas respecté les attentes et combats de chacun, nous nous sommes
spontanément tournés vers l’adoption, aussi spontanément
qu’un acte d’amour, aussi spontanément qu’une
« p’tite vite » ! Je n’ai pas livré le
combat auquel elle s’attendait, je n’ai pas enfanté
naturellement le premier petit-fils de ma famille. Après leur silence
durant l’attente, je leur ai présenté une petite tornade
de deux printemps au passé tout cabossé, pas rosé
du tout et qui dit « non » !
Je la revois lors de la fameuse annonce de notre projet,
je revois son visage qui se rembrunit et se crispe sous l’effet
de la douche froide : « On va tout de même pas prendre dans
notre famille un enfant dont les parents n’ont pas été
assez responsables pour s’en occuper ???!!! Déjà que
je trouve ça naiZeux qu’on donne des déjeuners à
l’école, les parents ont juste à les nourrir leurs
gamins ! Pis qu’est-ce qu’on va faire avec, si jamais il vous
arrivait quelque chose ? Cet enfant-là appartient à personne
». Les prochaines fêtes de Noël ne s’annonçaient
pas des plus tristounettes ! D’ordinaire, j’ai les yeux en
amande, ils ont pris la forme d’un O et la bouche bée. C’était
le coup d’envoi d’une longue série de propos colorés
tantôt du mauve guimauve de l’ignorance tantôt du bleu
acier de la méchanceté, le rose réconfort ne faisant
apparemment pas partie de la palette.
Je nous revois, Ladouceur et moi, courant et roucoulant
de bonheur comme des poules ayant perdu la tête dans l’escalier,
essayant de faire entrer la maison entière dans nos valises à
48 heures du grand départ. Et cette autre voisine assise dans ce
même escalier, ses mains sur son ventre trop vide, secouant ses
sanglots et ses inséminations infructueuses en murmurant comme
une litanie : « Je ne peux pas croire que moi aussi j’en suis
rendue là, à aller m’acheter une petite Chinoise.
En plus les Chinois débarquent ici pour voler nos jobs ».
Heureusement, une mini-voisine est née il y a un mois, après
une décennie de traitements, d’acharnement, d’attentes
et d’espoirs sur les épaules. Heureusement, une petite fille
de Chine a pu échapper à un amour conjugué au conditionnel
et au plus-que-parfait. Le discours est omniprésent : « Je
veux avoir un enfant ». « Vous l’avez payé combien
? » « Adopté ? C’est toi ou ton mari qui est
infertile? » « C’est de valeur que sa mère l’ait
laissé, il est tellement beau pourtant ».
Et j’ai révisé ma leçon
! Parfois, de tels propos relèvent de l’ignorance, parfois
de la méchanceté certes… mais parfois aussi de la
souffrance. La souffrance de prendre conscience qu’élever
un enfant est un privilège et non un droit. Alors à toutes
les voisines, belles-mères, copains, frères, je promets
d’essayer de prendre aussi soin de vous. Mais quand l’ouverture
de la fenêtre de l’esprit est trop étroite, il faut
non seulement la refermer et aller sonner à la porte mais encore
faut-il s’essuyer les pieds sur le paillasson des préjugés
avant d’entrer !
Barbara Martel
La Cigogne, Été 2006
Pages de la Fédération des
parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication:
14 février 2007
URL = http://www.quebecadoption.net/FPAQ/2006ete_voisine.html
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