Éditorial
SI LA TENDANCE SE MAINTIENT...
Les enfants seront adoptés de plus en plus vieux.


cigogne
Automne 2007

Pour les adoptions de 1990 à 2001*, la moyenne d'âge des enfants lors de leur proposition était de 23,5 mois, avant d'augmenter en 2000, pour atteindre 27,4 mois. Lors de la proposition, c'est le moment où le SAI émet la lettre de non­opposition au projet d'adoption. Comme il y a plusieurs mois de délais d'attente avant que l'enfant rejoigne effectivement sa famille au Québec, la moyenne d'âge des enfants adoptés à l'étranger est plutôt de plus de 30 mois lors de leur arrivée.

Le fait que les enfants soient plus âgés a un impact direct sur leur capacité à bien s'intégrer dans leur famille. Les adoptants doivent donc être mieux outillés afin de comprendre les réactions souvent désarmantes de leur enfant. Le fait que les enfants soient plus âgés a un impact direct sur leur capacité à bien s'intégrer dans leur famille. Les adoptants doivent donc être mieux outillés afin de comprendre les réactions souvent désarmantes de leur enfant. On sait que plus un enfant est âgé, plus il risque d'avoir subi de nombreuses ruptures de relations, avec sa mère d'abord, puis avec des nounous, des amis, etc. «TOUS les enfants qui sont adoptés ont un DÉFI d'attachement» (Lemieux) car tous ont perdu brusquement au moins une personne essentielle à leur survie.

De quelle manière doit-on agir avec l'enfant pour qu'il s'attache à ses nouveaux parents, pour qu'il accepte que ces nouveaux adultes le prennent entièrement en charge, pour qu'il leur fasse confiance ? Les premiers contacts peuvent être très difficiles d'autant plus qu'ils ont souvent lieu dans des lieux impersonnels (hôtels, restaurants), et que pour l'enfant c'est la première fois qu'il se retrouve dans une situation avec autant d'inconnus (personnes, environnement, odeurs, sons, langue, etc.). II ne sait pas comment réagir, ni ce qu'on attend de lui. Devant ce choc émotionnel intense, l'enfant peut exprimer de la colère (en frappant, en griffant) ou il peut figer sur place en état de panique intérieure. Certains ne vont se laisser approcher que par une seule personne du couple, ce qui sera vécu très difficilement par l'autre. Dans un naufrage on prend la première bouée qui se présente et qui paraît solide, et on s'y accroche fermement. C'est ce que fait l'enfant.

Une fois le premier choc passé, l'enfant profitera de la phase idyllique (« Tout est merveilleux, je suis le centre d'attention des adultes, je mange à ma faim, je reçois beaucoup de jouets, etc. ») pour reprendre des étapes de développement qu'il n'a pas vécues ou qu'il a mal vécues. Cette étape de régression est essentielle pour sa restauration. Le parent devra faire montre de souplesse car l'enfant n'aura pas le comportement d'un jeune de son âge et son attitude pourra même être gênante parfois. II faut avoir en tête que l'enfant est très jeune dans son développement affectif, peut-être un an ou 2 ans tout au plus. Pour créer un lien de dépendance avec sa mère adoptive, il retournera aux biberons, au langage de bébé mais surtout aux câlins, bien blotti sur son parent. II rejouera la scène de la naissance en se cachant sous la blouse de sa maman. Quand il s'agit de grands de 7 à 12 ans, les parents se sentent souvent désemparés, ne sachant que faire devant des demandes telles que de boire au sein. Une maman a dit: « Il m'a demandé le sein pendant 3 mois et quand je le lui ai donné, ça l'a immédiatement satisfait et il ne l'a plus du tout réclamé ». Si la mère est mal à l'aise, il est suggéré de donner le biberon, peau à peau. II faut se rappeler que c'est le jeu de la relation en croissance et qu'il faudra accompagner l'enfant dans ses jeux corporels pour créer le lien. C'est par « l'attachement qu'un individu s'adapte à son environnement » (Bowlby) II lui faut en effet apprivoiser l'environnement immédiat avant d'aller explorer le monde.

Selon Mary Ainsworth, pour que se développe un attachement sécurisé, la réponse de la mère doit être « rapide, chaleureuse, cohérente et prévisible ». Transposons les qualités de réponses de la mère envers son nourrisson, à celles d'une mère adoptive face aux besoins de son enfant plus grand.

Réponse rapide. Rapide ne veut pas dire instantané, il ne s'agit pas pour la mère de devenir esclave de son enfant. Au départ, il faut répondre dans un court laps de temps aux besoins de l'enfant quant à la nourriture, aux câlins, à ses besoins de se sentir en sécurité donc en lui expliquant sans arrêt ce qui se passe. Petit à petit le parent décalera le temps de réponse pour que l'enfant apprenne à gérer des frustrations tout en ayant l'assurance que son besoin sera comblé.

Réponse chaleureuse. Certains enfants seront vraiment paniqués si vous tentez de les toucher. En orphelinat, ils ont reçu peu de stimuli tactiles. II vous faudra de la patience avant d'approcher un tel comportement. Quand vous réussirez, vous pourrez lui masser la nuque et les épaules pendant quelques secondes, temps que vous augmenterez au fur et à mesure que vous sentirez que ça lui fait du bien. Pour lui parler, vous le touchez aux épaules et le regardez dans les yeux (Rygaard).

La réponse aux pleurs ou aux cris de l'enfant se doit d'être chaleureuse, enveloppante. Si ce n'est pas chaleureux, l'enfant n'apprend pas l'empathie, il n'apprend pas à établir de relation, de communication avec quelqu'un. Le ton de la voix, un visage souriant, le regard les yeux dans les yeux sont des moyens pour apprivoiser tout doucement les enfants. L'empathie du parent aide à dédramatiser une situation angoissante. L'enfant n'a plus à garder sa peine pour lui tout seul, il est compris, il peut passer à autre chose. L'empathie crée l'attachement car elle fait appel à une complicité entre les deux personnes. Le parent désire apaiser et procurer un bien-être chez l'enfant et le parent se sent valorisé s'il réussit. De son côté l'enfant ne voudra pas perdre ce réconfort, alors il agira pour faire plaisir à son parent, il obéira à ce qui lui est demandé.

Réponse prévisible. Pour créer un cadre de sécurité, l'enfant a besoin d'avoir des rites quotidiens, de savoir à l'avance ce qu'on attend de lui. II a besoin d'anticiper les repas, le bain, le coucher, de savoir comment ça va se passer. Au début, on peut même poursuivre l'horaire auquel l'enfant était habitué quant à l'heure des repas, à celui de son lever et du coucher. La routine berce l'enfant, elle le rassure. Dans les activités de routine, telles que manger, s'habiller, se laver, aller à la toilette, l'enfant peut se relaxer, il sait ce qu'il a à faire, alors que les périodes d'apprentissage sont des périodes de stress où tous ses sens sont en alerte pour apprendre, comprendre et appliquer correctement les nouvelles données.

La routine implique la répétition des gestes mais aussi des paroles. Tout parent comme tout professeur a l'habitude de répéter les consignes, de redire la matière à enseigner afin qu'elle soit bien comprise, bien assimilée. La répétition crée une empreinte dans la mémoire, un lieu de référence en cas de besoin. C'est un ancrage, un lieu où se trouvent des informations qui serviront à réagir en cas de besoin. Avant de poser telle action l'enfant répétera dans sa tête la consigne entendue : « Avant de traverser la rue, tu regardes de chaque côté ». II pourra tenter de nouveaux comportements, mais en cas d'échec il pourra toujours retourner dans sa banque mémorisée.

Donc avant de le mettre en garderie ou à l'école, il vaut mieux solidifier les liens, permettre à l'enfant de se créer de nouveaux repères, de se familiariser avec la langue, avec l'environ nement. Tous, vous serez gagnants d'avoir stabilisé la famille avant de penser à l'intégration extérieure. Réponse cohérente.La cohérence c'est de satisfaire adéquatement les demandes de l'enfant mais c'est aussi de corriger le comportement en instaurant une discipline. Le manque de cohérence entraîne la confusion chez l'enfant, il ne sait pas comment agir, ni ce qui est bien ou mal. Tout enfant a besoin de balises claires et de discipline pour devenir un être social. II doit pouvoir ajuster son comportement à celui des autres pour avoir des amis, pour se plier aux règles de la garderie, de l'école et même et surtout, pour être heureux. La discipline, le respect des règles et de l'autorité font partie d'un cadre de sécurité nécessaire pour créer l'attachement, le sentiment d'appartenance à sa famille, à ses amis, à sa classe, à son école, à son équipe de sport.

À cause d'un sentiment d'insécurité chronique créé par l'abandon, l'enfant de l'adoption a encore plus besoin de discipline. « La motivation de base pour un jeune enfant est de faire plaisir à la personne qui s'occupe de lui » (Noël). L'enfant obéit pour faire plaisir à sa mère, pour lui plaire. II apprend ainsi à faire plaisir à l'autre, frère, sœur, ami ou adulte et il y trouve une satisfaction car l'autre lui fera plaisir à son tour. L'obéissance est un excellent outil de contrôle pour gérer ses émotions. Quand l'enfant veut faire une colère, il peut extérioriser sa mauvaise humeur tout en respectant certaines règles : « Tu peux crier, taper du pied, mais tu dois rester dans le coin et tu ne peux pas lancer d'objets ». Pour obéir l'enfant doit plus désirer faire plaisir à sa mère que faire une colère. L'obéissance, le respect des règles et des individus viennent de la crainte de perdre l'estime des gens que l'on aime. Dans l'application de la discipline, l'enfant doit comprendre l'amour inconditionnel de ses parents, un amour sans poser de conditions, sans chantage : « Je t'aime et je t'aimerai toujours mais je n'ai pas aimé ton geste ».

Le temps est un élément essentiel et il faut considérer les progrès de l'enfant par rapport à lui-même et non pas par rapport à son groupe d'âge.« Certains parents se concentrent beaucoup trop tôt sur l'acquisition de différentes habiletés. II faut se faire à l'idée que l'enfant sera incomparable durant les six à douze premiers mois après son arrivée » (Lemieux). Donc avant de le mettre en garderie ou à l'école, il vaut mieux solidifier les liens, permettre à l'enfant de se créer de nouveaux repères, de se familiariser avec la langue, avec l'environnement. Tous, vous serez gagnants d'avoir stabilisé la famille avant de penser à l'intégration extérieure. Pour la garderie, choisissez un milieu restreint, plus familial pour ne pas replonger l'enfant dans un autre orphelinat. Pour l'école, les adoptants pourront regarder ce qui est offert sur leur territoire. Les classes d'accueil sont idéales parce que les enfants sont sur un même pied d'égalité face à l'apprentissage de la langue et des coutumes locales. Si ces classes ne sont pas accessibles, il vaut mieux viser, tout au moins pour le début, un niveau pas trop exigeant pour l'enfant afin de lui faire vivre des succès, surtout s'il rejoint le groupe durant l'année scolaire.

Le temps est un élément essentiel et il faut considérer les progrès de l'enfant par rapport à lui-même et non pas par rapport à son groupe d'âge. Pour s'adapter, un enfant a besoin d'être dans sa nouvelle famille au moins aussi longtemps qu'il a été ailleurs. Ainsi, s'il a été adopté à 4 ans, l'enfant sera totalement intégré 4 ans après son arrivée dans la famille ! ! ! (Rygaard).

S'il y a des malaises qui demeurent, si vous ne vous sentez pas à l'aise dans vos relations avec l'enfant ou si vous voulez vous faire conforter dans le cheminement pour créer un attachement sain, n'hésitez pas à consulter un intervenant formé en adoption (voir votre Bottin des ressources de la FPAQ). Une ou deux rencontres pourront vous aider à partir sur de bonnes bases et à éviter de commettre des erreurs qui pourraient être longues à « réparer ».

Si la tendance se maintient, les familles adoptives devront relever des défis beaucoup plus grands dans les années à venir. Plus que jamais, le but sera de donner un milieu de vie stable et aimant à ces enfants. Des adoptants avisés feront des parents plus adéquats.

Références:

  • Toutes les statistiques proviennent du site internet du SAI : www.adoption.gouv.qc.ca
  • LEMIEUX Johanne, Chicoine Jean-François et Germain Patricia, L'enfant adopté en 15 chapitres et demi, Éditions de l'Hôpital Ste­Justine, 2003
  • NOEL Louise, Je m'attache, nous nous attachons. Le lien entre un enfant et ses parents, Éditions Sciences et culture. Montréal, 2003
  • RYGAARD Niels Peter, L'enfant adopté - Guide pour le traitement de Troubles de l'attachement, De Boeck Université 2006. www.attachment-disorder.net

«Si l'enfant a des comportements étranges, hors-normes ou agaçants ou incompréhensibles, il y a de fortes chances qu'il reproduise une habitude ou des comportements qui l'ont aidé à survivre. S'il se «brasse» pour s'endormir, c'est sans doute la façon dont il s'est «autobercé» parce que personne ne le faisait pour lui. S'il attire toujours l'attention avec les mauvais coups, il est fort possible qu'il ait obtenu l'attention des adultes seulement quand il était tannant. Au lieu de voir ce comportement comme une nuisance, il faut d'abord l'accueillir comme une forme de créativité, de son instinct de survie. II faut le rassurer en lui disant qu'il a maintenant des parents pour répondre à ses besoins, qu'il n'est plus seul pour s'occuper de lui-même. »

Johanne Lemieux

Claire-Marie Gagnon
Présidente
La Cigogne, Automne 2007

FPAQ

 

Pages de la Fédération des parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication: 9 janvier 2008 
URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/FPAQ/cigogne/2007/2007aut_editorial.php