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Mes retrouvailles
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| Hiver 2007 |
Voici un extrait d’un texte que j’ai écrit
en 1996 concernant mes retrouvailles, ma perception et mes sentiments
à cet âge. Il servira de préambule pour la compréhension
de la suite des choses.
Je suis née aux Philippines d’une famille
de 5 enfants, d’une mère malade et pauvre et d’un père
décédé deux ans après ma naissance. Je suis
la quatrième de la famille. Un jour, je me retrouve à l’orphelinat
avec mon petit frère. Les deux plus vieux sont restés avec
ma mère et la troisième a été adoptée
par une famille de là-bas. J’apprends que mon petit frère
sera adopté et qu’il partira pour le Canada. Le jour de son
départ, le 29 avril 1981, il avait quatorze mois et moi trois ans.
Je me retrouve moi aussi dans l’avion avec mon petit frère.
Je ne comprends plus rien, la peur m’envahit, je pleure. Où
est ma maman, où sont mes autres frères et sœurs?
Il faut que je les retrouve car il me manque
les trois premières années de ma vie et je veux des réponses
à mes questions.
Arrivée à l’aéroport de Montréal, je
ne vois que des figures blanches, des flashes partout, des rires, des
sourires. Nous sommes devenus un centre d’attraction. Un homme et
une femme s’approchent de nous. Qui sont-ils? L’homme me prend
dans ses bras. Il a les cheveux rouges, je n’ai jamais vu ça!
Je me mets à crier et à pleurer. Où est mon petit
frère, où est-il passé? Ouf, il est juste à
côté de moi, dans les bras de la femme. À ce moment-là,
j’ai compris que c’était mes nouveaux parents et les
autres figures blanches étaient ma nouvelle famille.
Maintenant ça fait quinze ans que je vis au Québec. Quand
j’étais plus jeune, j’ai eu des problèmes de
langage et d’apprentissage à l’école. Lorsque
je suis arrivée, je parlais le vizayen et j’ai dû apprendre
le français ce qui explique mon retard académique de deux
ans. Aujourd’hui, j’ai tout rattrapé et maintenant
tout va bien.
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Toute ma famille aux Philippines |
Un jour de septembre 1996, vers 22 heures, j’ai reçu la
visite d’une religieuse qui s’occupait de nous à l’orphelinat.
Elle a bouleversé toute ma vie en me disant qu’une de mes
sœurs me recherchait. Elle m’a remis une lettre et une photo
d’elle qui datait d’environ quatre ans. Mes parents adoptifs
m’ont dit qu’elle me ressemblait.
En apprenant cette nouvelle, mon cœur a fait plusieurs tours. Des
larmes me montaient aux yeux, mais je ne voulais pas pleurer devant notre
invitée. J’avais hâte qu’elle parte pour que
je puisse enfin me laisser aller. Après son départ vers
minuit, je me suis mise à pleurer de joie dans les bras de ma mère.
C’était la première fois que cela m’arrivait
de pleurer parce que j’étais heureuse. Les quelques semaines
qui suivirent, à chaque fois que je parlais de ma sœur, j’avais
une boule dans la gorge et des larmes coulaient sur mes joues. Ma mère
et moi, nous nous sommes parlé beaucoup de ma sœur.
Maman m’a demandé si je voulais me mettre en contact avec
elle et ma mère naturelle, car maintenant j’avais leur adresse.
J’ai tout de suite dit oui, car mon plus grand rêve était
de retrouver un jour ma famille biologique, mais je ne pensais pas que
cela viendrait si vite. Il faut que je les retrouve car il me manque les
trois premières années de ma vie et je veux des réponses
à mes questions. J’ai envoyé une lettre, mais ça
fait un an et deux mois que j’attends et je commence à désespérer.
A-t-elle reçu ma lettre? Si oui, veut-elle encore correspondre
avec moi ou a-t-elle changé d’idée? Si non, ma lettre
serait revenue. Je ne comprends plus rien. Devrais-je continuer les recherches
ou tout arrêter et accepter qu’il me manquera toujours un
bout de ma vie et que je n’aurai jamais de réponses à
mes questions?
Aujourd’hui, nous sommes en 2006, dix années se sont écoulées
entre le premier texte et celui- ci. J’ai finalement retracé
ma famille biologique un mois, trois semaines et trois jours après
avoir écrit mon premier texte. Si j’étais heureuse,
oui extrêmement! Après cette longue attente, mon rêve
se réalisait. Je vous en raconte tout le cheminement.
De 1997 à 2001, je corresponds avec ma sœur et ma mère
biologique par lettre, en anglais. J’apprends à connaître
leurs vies et vice versa. Mais je n’apprends pas juste à
les connaître, j’apprends aussi quelques vérités
surprenantes. Par exemple, ma sœur écrit quelques mots à
propos de mon père biologique, gros point d’interrogation!
Mon père!!! Impossible, mon père est décédé!
Eh non, il est bel et bien vivant. Après quinze ans, mon père
ressuscite! Je croyais que c’était seulement Jésus
qui pouvait accomplir cet exploit! Enfin, j’ai su que ma mère
naturelle avait inscrit père décédé sur les
formulaires afin de faciliter notre adoption à mon petit frère
et à moi.
En 2000, je termine mon cégep. Avant d’entrer à l’université
je prends la décision de me rendre aux Philippines pour y rencontrer
ma famille biologique. Je crois qu’il est temps pour moi de les
voir face à face. Les lettres ne me satisfont plus, j’ai
besoin d’un contact réel. Mon voyage est prévu pour
février 2001 donc entre temps ce sont les préparatifs. Je
lis, je prends des informations, les vaccins, le passeport, le visa, le
billet d’avion, les assurances, etc. Les semaines passent, les mois,
puis vient le temps de faire mes bagages. L’excitation m’envahit
ainsi que l’inquiétude. Pour la première fois, j’allais
partir seule, dans un pays inconnu. Je devrai jongler avec la langue,
la culture et les valeurs dont je suis complètement ignorante.
Enfin, c’est ce qu’on appelle le dépaysement!
Mon premier repas avec ma famille biologique.
Je regarde les plats disposés au milieu de la table, je reconnais
du riz et… le reste
je n’en sais rien.
Premier février 2001, le grand jour, l’avion part très
tôt le matin. , j’espère qu’il va décoller
puisqu’il y a eu une grosse tempête de neige la veille. Ce
matin- là, je me suis réveillée et je ne réfléchis
plus à tout ce que je dois faire, maintenant je suis dans l’action.
Oui, arrêter de réfléchir sinon la peur va m’envahir,
je vais me poser toutes sortes de questions et je risque de reculer et
l’avion partira sans moi. C’est l’heure du décollage,
installée confortablement dans mon siège je regarde par
le hublot le paysage disparaître sous les nuages. Trop tard, je
ne peux plus reculer, mais qu’est-ce que je suis en train de faire?
Mon petit frère a raison, je suis complètement folle, je
pars pour l’inconnu! Non non, je ne dois pas réfléchir!
Montréal-Los Angeles, Los Angeles-Osaka (Japon), Osaka-Bangkok
(Thaïlande), Bangkok-Manille (Philippines), enfin trois jours plus
tard j’arrive. Par le hublot, je regarde les 7 000 îles se
rapprocher, l’avion atterrit à l’aéroport Aquino.
Je sais que de l’autre côté de la porte Sœur Suzanne
Tremblay m’attend. Une québécoise, ça me sécurise
un peu. Au moins je vais pouvoir parler en français pour deux jours
dans un pays où je ne comprendrai rien du tout pendant plusieurs
semaines. La porte de l’avion s’ouvre, une bouffée
d’air chaud entre à l’intérieur, ouf gros changement
de température, il y a trois jours il faisait –25°C et
maintenant 40°C avec le facteur humidex. Je vais passer seulement
une nuit à Manille. Je vais dormir au couvent des Sœurs et
le lendemain matin je reprendrai le vol pour ma destination ultime, Davao,
où ma famille m’attend impatiemment.
Le 4 février, c’est le grand jour! Il est 8 heures du matin,
l’avion m’attend. Quarante-cinq minutes plus tard, c’est
la descente à un petit aéroport de Davao. Quelle scène
horrible je vois! Le long de la piste d’atterrissage se trouvent
plusieurs maigres bicoques fabriquées avec tout ce que les gens
peuvent trouver: boîtes de carton, feuilles de métal, planches
de bois, etc. Je vois les propriétaires de ces minuscules maisons
assis devant leurs portes, avec plusieurs enfants jouant autour. Comment
font-ils pour vivre si près d’une piste d’atterrissage?
À tous les jours ils entendent les avions décoller et atterrir.
Une scène triste à voir, et ce n’est qu’un début
car je sais très bien que ce ne sera pas la seule désolation
de ce pays.
Je débarque de l’avion et dans quelques minutes je vais
rencontrer ma famille biologique. Est-ce que j’ai commencé
à réfléchir? Surtout pas! C’est complètement
le vide dans ma tête! Je regarde autour de moi, et je suis les autres
passagers. Nous marchons vers l’aéroport et une enseigne
nous indique le chemin pour aller récupérer nos bagages.
Nous devons monter un escalier. En haut de l’escalier il y a une
grande fenêtre donnant sur la rue en avant de l’aéroport
où tout le monde; maris, femmes, enfants, amis, attendent l’arrivée
des passagers. Mon cœur commence à battre de plus en plus
vite. Je ne veux pas regarder par la fenêtre, je passe rapidement
et du coin de l’œil, j’aperçois un homme qui tient
une affiche et mon nom y est inscrit! Mon cœur vient de faire un
tour sur lui-même. Nous sommes environ une quarantaine entassée
dans une toute petite pièce pour attendre nos bagages. Il fait
extrêmement chaud, la sueur me coule sur le visage et dans le dos.
Je regarde les autres éponger leur sueur. Il y a deux gros ventilateurs
qui ne fournissent pas assez de vent. Les valises arrivent enfin. Je regarde
les personnes partir une à une mais mon sac à dos n’arrive
toujours pas. Il reste seulement trois personnes quand mon sac apparaît
à l’autre bout de l’allée. Je le récupère
et je jette un coup d’œil à la porte de sortie. Une
minute, deux minutes, cinq minutes et je suis toujours à l’intérieur.
Je fixe à nouveau, pourtant je ne peux pas rester ici. Je fonce
tête baissée. Enfin, je suis passée.
Hey! On m’attaque!!! Une femme m’a sauté dessus et
me donne des becs partout sur le visage. On m’attaque avec des becs???
Je fais un pas en arrière et je relève la tête. Ma
mère biologique se trouve devant moi, sourire aux lèvres.
Plusieurs personnes sont autour de moi dont une jeune femme que je reconnais
d’après des photos déjà reçues. C’est
ma sœur Evelyn qui elle me présente les autres. Mais je suis
complètement dans le brouillard. Pour la première fois de
ma vie, je voyais autant de personnes qui me ressemblaient, la couleur
de la peau, les cheveux, la forme des yeux et même la grandeur.
Toutes ces personnes me regardent avec un beau grand sourire. Je sais
que c’est ma famille et même si Evelyn me dit leurs noms,
je n’arrive pas à savoir qui est qui.
La chaleur, les bruits, les moteurs, les klaxons des voitures, les personnes
qui parlent dans une langue étrangère, leur rire, des enfants
qui crient, tout cela m’étourdit. Je n’ai pas encore
dit un seul mot, je n’y arrive pas, enfin je ne sais pas quoi dire.
Un jeune homme s’approche de moi, il veut prendre mon sac à
dos. J’hésite un peu mais je n’ai pas la force de me
défendre ou de riposter, je suis complètement impuissante.
Cet homme est mon grand frère et c’était lui qui tenait
l’affiche où mon nom était inscrit. Il a pris mon
sac et passé son bras autour de mes épaules pour me rassurer.
Les us et coutumes m’ont causé
aussi des difficultés. Souvent on me reprochait d’être
mal élevée car je répondais aux inconnus qui me saluaient!
On se dirige vers le stationnement de l’aéroport et les
autres suivent. On s’installe dans une petite auto qui peut contenir
cinq passagers. Tout le monde s’entasse, je suis tellement surprise
que je me mets à compter le nombre de passagers. Un, deux, trois,
cinq, huit, ONZE! Oui, nous voilà onze entassés dans cette
minuscule voiture. Les plus petits sont assis sur les grands. C’est
le beau-père d’Evelyn qui conduit. Il se dirige vers la route.
Wow, il y a beaucoup de trafic! En plus il conduit rapidement et il coupe
tous les autres véhicules. Mes yeux s’agrandissent. Je me
tiens après mon frère, je commence à avoir peur,
je ne veux pas mourir ici dans un accident de la route. Le beau-père
fait du slalom entre les voitures, il s’impose pour faire son chemin,
attention aux piétons! Ouf, de justesse il arrête. Je ne
sais pas où on s’en va, mais j’ai hâte d’arriver.
C’est vraiment dangereux de circuler dans cette ville.
Une heure et demie plus tard, on arrive dans un quartier résidentiel.
Toutes les maisons se ressemblent, en ciment avec une toute petite cour,
point de gazon mais du sable, des palmiers, des cocotiers, des manguiers,
des ananas. C’est très joli et exotique. On m’invite
à entrer dans l’une de ces maisons. Evelyn me dit que cette
maison appartient à ses beaux-parents et qu’ils nous la prêtent
le temps de mon séjour aux Philippines. Elle m’indique ma
chambre. J’ai un vrai lit, avec un matelas, une garde-robe et un
bureau à tiroirs. Je ne m’installe pas tout de suite, je
vais rejoindre ma famille au salon. Je m’assois sur le sofa à
côté de mon grand frère et j’observe. Tout le
monde s’active, une femme s’affaire à la cuisine, d’autres
dressent la table. Il est deux heures et demie de l’après-midi
et même si je n’ai pas encore dîné, je n’ai
pas vraiment faim. On m’invite à approcher. Mon premier repas
avec ma famille biologique. Je regarde les plats disposés au milieu
de la table, je reconnais du riz et…le reste je n’en sais
rien. Evelyn prépare mon assiette. Je goûte à tout,
c’est bon! Il y a du poulet et du poisson que je n’avais jamais
mangé au Québec.
Je n’ai pas encore dit un seul mot depuis que je suis arrivée.
Personne ne me parle mais ils me regardent tous. J’ai l’impression
d’avoir quelque chose de travers sur moi. Je fais la même
chose qu’eux après tout, je ne leur parle pas, je les regarde.
Je ne comprends rien de ce qu’ils disent.
Petit fait cocasse, je dois aller à la toilette. Evelyn me montre
où elle se trouve. Après avoir terminé, je regarde
autour, pas de papier de toilette. Ah non, qu’est-ce que je fais?
Bon tant pis, je remonte mes petites culottes. Je cherche la chasse d’eau
et devinez quoi? Eh oui, pas de chasse d’eau. Qu’est-ce que
je fais? Non, je ne vais pas demander à Evelyn comment ça
fonctionne, c’est bien trop gênant! Tant pis encore, je laisse
tout comme ça, une chance que j’avais seulement fait pipi.
Mais il va bien falloir que j’apprenne un jour comment utiliser
cette toilette! C’est seulement plus tard que j’ai compris
en voyant mon neveu l’utiliser. En fait, il y a un bac d’eau
tout près et il faut en verser dans le bol, ce qui fait une pression
et actionne le mécanisme de renvoi d’eau. Pour ce qui est
de s’essuyer, je vous laisse deviner!
Puis, les invités repartent à tour de rôle. Il ne
reste que ma sœur Evelyn, son mari, ses deux enfants et ma mère
biologique. Vers six heures je décide d’aller me coucher,
je suis vraiment épuisée. Avec douze heures de décalage
horaire et toutes ces émotions, je suis vidée! Je me couche
et je tombe vite endormie. Jour deux avec ma famille biologique, je me
suis fait réveiller par les rires de mes neveux. Je reste au lit
pour prendre le temps de réaliser où je me trouve. Sous
la moustiquaire qui me protège des insectes, je regarde autour
de moi et commence à réfléchir. Est-ce que je réalise
vraiment que je suis à plus de trente heures d’avion de chez
moi? Est-ce que je réalise que je suis aux Philippines? Est-ce
que je réalise que je suis couchée dans une toute petite
chambre et que de l’autre côté de la porte ma famille
biologique m’attend pour prendre le petit déjeuner? J’essaie
de répondre à mes questions, mais en vain je n’y arrive
pas. Je suis encore sous le choc de tous ces événements.
Je décide de me lever et d’aller prendre une douche. En
sortant de la chambre, ma famille me dit bonjour et je me dirige vers
la salle de bain. Devinez quoi, s’il n’y a pas de chasse d’eau
après la toilette, il n’y a évidemment pas de douche.
Je dois remplir un bassin et à l’aide d’une grosse
louche, je m’asperge d’eau. Brrr… que c’est froid!
Eh oui, il n’y pas d’eau chaude, mais ça réveille
très bien! J’ai l’impression de vivre dans les années
30, mais au moins il y a de l’électricité pour nous
éclairer. Il n’y a pas de téléphone dans la
maison car seuls les gens aisés peuvent bénéficier
de ce service. La cuisinière fonctionne au gaz et il n’y
a pas de four.
Après le petit déjeuner, ma sœur me propose de visiter
le coin. Nous prenons un tricycle pour nous rendre à la grande
route. Un tricycle, c’est un vélo à trois roues qui
peut contenir quatre passagers. Ensuite nous prenons un Jeepney pour nous
déplacer dans la ville. Les Jeepneys, ce sont les anciens Jeeps
que les Américains ont laissés aux Philippines après
la guerre, et par la suite les philippins les ont récupérés
pour en faire un moyen de transport. Les Jeepneys sont très colorés
et ils peuvent recevoir environ une quinzaine de passagers. Sur chacun
des Jeepneys, le trajet qu’il parcourt y est inscrit. Il suffit
de faire un signe au conducteur du Jeepney et il nous fait monter. Nous
pouvons monter et descendre où bon nous semble.
Evelyn m’amène magasiner des vêtements. Wow, les vêtements
me font ici! Je ne suis pas obligée d’en couper la moitié
et faire les bords de pantalon! Tout convient à ma taille.
Un soir, on m’invite au restaurant. J’ai été
un peu gênée là. Aux Philippines, on utilise une cuillère
pour manger et une fourchette pour couper, donc il n’y a pas de
couteau. Mais Evelyn sait que j’utilise un couteau pour manger,
alors elle demande au serveur de m’apporter cet ustensile. Il revient
avec le couteau et me dévisage. Je le vois rejoindre un de ses
compagnons et ils me regardent tous les deux. Je sais très bien
qu’ils parlent de moi! Je suis gênée, mais ce n’est
pas écrit dans mon front que je suis canadienne et que je n’ai
pas été élevée ici. Je réalise que
mon apparence orientale leur ressemble, mais que je suis quand même
très différente. Je n’ai pas le même langage,
les mêmes valeurs, la même culture. Donc il va falloir que
je m’adapte pour passer inaperçue. Mais c’est difficile
à faire. Dès que j’ouvre la bouche pour parler, les
personnes autour de moi s’aperçoivent bien que je ne suis
pas d’ici. Mes sœurs et mon frère doivent toujours expliquer
aux autres que j’ai été adoptée au Canada et
c’est pour cela que je ne les comprends pas quand ils m’adressent
la parole.
Quelques fois, j’ai téléphoné
à ma mère adoptive pour lui raconter mon voyage et pour
vider mon cœur quand j’étais triste. Je lui ai aussi
dit une chose très importante que j’avais réalisé,
que je savais maintenant qui était ma vraie mère et c’était
elle!
Un autre fait qui m’a fait réaliser plus tard que je ne
leur ressemble pas est mon style vestimentaire. Aux Philippines, il fait
très chaud alors je porte la plupart du temps une petite robe soleil.
Mais quand je porte une robe, les garçons me sifflent et me touchent.
Je n’apprécie pas vraiment, mais j’en ai appris la
raison une semaine avant mon départ: les robes, c’est pour
les prostituées. Donc j’avais tous les atouts pour leur ressembler,
la robe, le tatouage et les cheveux colorés. J’ai demandé
à ma sœur pourquoi elle ne m’avait pas avertie plus
tôt et elle m’a répondu qu’elle voulait me respecter
comme je suis. Bon d’accord, merci, mais j’aurais aimé
le savoir pour que je puisse juger par moi-même si je devais changer
mon style vestimentaire pour ressembler aux autres ou rester moi-même.
Les us et coutumes m’ont causé aussi des difficultés.
Souvent on me reprochait d’être mal élevée car
je répondais aux inconnus qui me saluaient. Pour moi la politesse
exige de répondre à une personne, que ce soit un homme ou
une femme qui s’adresse à moi, mais ici ça ne se fait
pas. J’ai aussi vu ma propre mère biologique taper mon neveu
de trois ans à coup de bâton. J’ai voulu intervenir
pour le protéger mais elle me l’a enlevé des mains
en me disant de ne pas me mêler de ça, que c’était
elle qui élevait cet enfant. J’ai regardé mon neveu
se faire taper dessus, impuissante. Je ne pouvais rien faire. Le petit
pleure et moi j’ai le cœur en mille morceaux et les larmes
aux yeux. Ma mère biologique le bat parce que le petit s’amuse
avec moi! Mais est-ce qu’elle est jalouse de moi? Je ne sais pas
et je ne le saurai jamais. À ce moment là, ma mère
biologique a baissé dans mon estime. Ce comportement est très
loin de mes valeurs.
Environ quatre jours après mon arrivée à Davao,
je rencontre une personne par hasard: mon père biologique. Avant
de partir pour les Philippines, je n’avais pas encore pris ma décision
si je voulais le rencontrer ce père, parce que j’en avais
eu une description par ma sœur plutôt douteuse..... Je m’étais
dit, peut-être de loin, juste pour voir si je lui ressemble, mais
ne pas lui faire savoir ma présence. Cette journée-là,
je n’ai pas eu le choix. Nous sommes au restaurant des beaux-parents
d’Evelyn, nous avons terminé notre repas et nous nous apprêtons
à partir quand soudain Evelyn me dit de me rasseoir. Je fronce
les sourcils et je lui demande pourquoi? Elle me répond que mon
père est ici. Mes yeux deviennent ronds et je ne sais plus quoi
penser. Je vais rencontrer mon père biologique, mais je n’avais
pas encore arrêté mon choix à son sujet. Mais enfin,
puisqu’il le faut! Mon père me regarde. Il ne dit pas un
mot et il vient s’asseoir à côté de moi. Sous
la table, il prend ma main et il la serre très fort! Je suis restée
surprise de ce geste. Il sentait l’alcool à plein nez. Je
savais qu’il était alcoolique, mais il était lucide,
il savait qui j’étais. C’est le choc. Il ne parlait
pas un mot anglais, alors on ne se disait rien. Après avoir pris
quelques photos de lui et de moi, je lui montre une photo de mon petit
frère. Il la prend et il la met dans ses poches, alors je lui en
donne une de moi en souvenir. Après trente minutes, mon père
biologique repart. Il est arrivé et reparti et moi je ne sais toujours
pas quoi penser!
La première fin de semaine, nous allons à la plage sur
une autre île. Ma sœur m’emprunte de l’argent pour
louer un bateau et toute la famille y est invitée. Hummm…
est-ce que le bateau va tenir le coup? Ce n’est pas très
sécurisant! Nous arrivons sur l’Île Sammal. C’est
vraiment splendide! La mer est d’un bleu turquoise, elle est chaude
et nous voyons les poissons tropicaux nager sous nous. Le sable est d’un
blanc immaculé et très fin. Nous nous amusons, les enfants
rient, courent et jouent. Nous avons pris une photo famille, les quatre
enfants, mes deux sœurs, mon frère et moi. J’espère
qu’un jour le cinquième enfant, mon petit frère fera
partie de cette photo!
Dix jours après mon arrivée nous allons visiter la maison
où je suis née. C’est à trois heures d’autobus,
dans la ville de Digos. J’apprends que je suis née dans la
maison de mes grands-parents maternels. Toute la famille y habite, grands-parents,
oncles, tantes, cousins, cousines. Je demande à Evelyn combien
j’ai d’oncles et de tantes. Elle répond qu’elle
ne le sait pas, mais que j’en ai beaucoup! Toute ma famille m’accueille
à bras ouverts. Ils sont contents de me rencontrer. Nous allons
nous asseoir dans le hall d’entrée et ma mère commence
à me raconter notre histoire ainsi que les raisons pour lesquelles
elle a dû nous abandonner et elle se met à pleurer. Pendant
qu’elle parle, je jette un coup d’œil de l’autre
côté du grillage et je vois la famille qui s’entasse
pour me regarder. J’ai eu le sentiment d’être un animal
dans une cage au cirque. Après son récit, je revois mon
père biologique. J’apprends qu’il vit dans une petite
cabane en bambou au bout de la terre de mes grands-parents. Puisqu’il
ne parle pas l’anglais, on se contente de se regarder. Partout où
je vais, il est derrière.
Un autre petit fait cocasse: avant le dîner, j’ai besoin
d’aller à la toilette. J’aurais du me retenir! Avant
de me laisser entrer dans la salle de bain, mon grand-père a nettoyé
la toilette, mais malgré cela, quand j’ai vu l’état
des lieux j’ai eu un haut le cœur et je ne voulais plus y entrer.
Ma grand-mère a vu mon expression et elle m’a dit que c’était
un honneur pour elle que j’utilise sa salle de bain.
C’est l’heure de partir, le taxi attend. J’embrasse
mon père biologique sur la joue. Mon beau-frère me fait
remarquer que mon père pleure. En effet, il pleure à chaudes
larmes comme un petit enfant. À ce moment, quelque chose a changé
à l’intérieur de moi. Comment l’expliquer? J’ai
chaud, j’ai les mains moites, mon cœur bat de plus en plus
vite et des larmes commencent à couler sur mes joues. Je voudrais
sortir du taxi et prendre mon père dans mes bras pour le consoler,
mais je ne fais rien. C’est maintenant à mon tour de pleurer
à chaudes larmes. Depuis mon arrivée, je réalise
enfin que je suis aux Philippines avec ma famille biologique. Ça
a pris dix jours avant de laisser couler ce trop plein d’émotions.
Mon beau-frère essaie de me calmer en me disant que mon père
ne m’avait jamais oubliée… et je me remets à
pleurer de plus belle! Ce n’était pas une bonne idée
de me dire ces paroles, mais je sais qu’il faisait son possible
pour me consoler. Tout le long du retour, les pleurs n’ont pas cessé.
Suite à cette visite, je décide d’aller vivre chez
ma mère biologique. Elle habite dans un bidon-ville au centre-ville
de Davao. Comment décrire ce lieu? C’est un endroit très
triste. J’avais déjà vu à quoi ressemblait
un bidon-ville à la télévision mais de voir ça
en personne, c’est très désolant. C’est sale,
il y une odeur nauséabonde à laquelle j’ai eu beaucoup
de difficulté à m’habituer, les maisons sont toutes
petites, faites de bois, de métal, de plastique. Ce n’était
pas toutes les maisons qui avaient l’électricité,
une toilette et l’eau courante.
Ma mère biologique avait tous ces biens et même une télévision.
Cette télévision attirait nos voisins le soir après
le souper alors je ne pouvais pas me coucher aussi longtemps qu’ils
étaient là. À l’intérieur du bidon-ville,
il y a une vie communautaire, tout le monde se connaît et s’entraide.
Ma mère biologique m’a prêté son lit. Hummm…
c’est un lit en bambou. Les deux premières nuits j’ai
eu de la difficulté à dormir, par la suite, c’était
confortable!
Il n’y avait pas de réfrigérateur, donc si on ne
mangeait pas au complet le repas, ça restait sur la table et on
les finissait au prochain repas. Mais comme ça restait sur la table
toute la journée, les rats se servaient! Évidemment, je
ne touchais pas à cette nourriture et je demandais un autre repas
sinon j’allais au restaurant. Il y avait plusieurs bibittes dans
le bidon-ville, des coquerelles, des rats, des lézards, des araignées,
des chats et des chiens malades sur lesquels on pouvait voir des larves
d’insectes dévorer leur peau.
En parlant d’araignée, j’ai eu toute une aventure
avec l’une d’elles! Évidemment je dormais sous la moustiquaire
et une nuit, celle-ci me tombe sur la tête. Je me lève pour
la remettre en place. J’ouvre la lumière et je la remets
sur le crochet. Je vois quelque chose de noir à l’intérieur,
je l’ouvre et j’aperçois une énorme araignée
noire et poilue! Je crie très fort, je vais me cacher derrière
ma mère biologique et je me mets à rire. J’ai crié
tellement fort que je crois avoir réveillé le bidon-ville
au complet! Mais comment cette araignée a-t-elle pu entrer dans
ma moustiquaire? Une moustiquaire, c’est supposé nous protéger
de ces intrus! Mon grand frère Reynante est arrivé à
ce moment là et il riait de moi. C’est lui qui a délogé
la bestiole. Le lendemain matin, ma mère raconte à son gendre
mon aventure, et celui-ci me dit que j’ai été très
chanceuse qu’elle ne m’ait pas mordue car c’est une
espèce très dangereuse!
Quelques fois, j’ai téléphoné à ma
mère adoptive pour lui raconter mon voyage et pour vider mon cœur
quand j’étais triste. Je lui ai aussi dit une chose très
importante que j’avais réalisé, que je savais maintenant
qui était ma vraie mère et c’était elle!
Le reste de mon voyage de trois semaines s’est bien déroulé.
J’ai visité l’île où se trouve Davao,
l’Île Mindanao, ainsi qu’une autre île, l’Île
Sammal. Je suis allée à la plage, j’ai visité
un zoo de crocodiles, pris des repas dans différents restaurants,
rencontré plusieurs amis de ma sœur Russell, même que
quelques-uns m’ont demandée en mariage. J’ai trouvé
cela très comique! J’ai sauté d’une chute d’une
hauteur d’environ de deux étages. Je suis allée à
la messe du dimanche pour faire plaisir à ma mère biologique
et je n’ai rien compris ce que le prêtre disait. Je suis allée
visiter l’ancien orphelinat où j’avais été
accueillie et j’ai rencontré quelques religieuses qui se
souvenaient de moi. Je me suis bien amusée. Je suis allée
à l’hôpital avec Evelyn qui est enceinte, parce qu’elle
a eu des contractions, mais c’était une fausse alerte. Elle
accouchera seulement six jours après mon départ.
Je m’ennuie de ma famille biologique
et des Philippines.
Le jour de mon départ fut une journée très triste
pour toute ma famille biologique et pour moi. Mon grand frère a
pleuré et j’ai essayé de le consoler en lui promettant
que je reviendrai bientôt! J’offre à toute la famille
ce que j’avais sur moi, je donne mes vêtements à mes
sœurs, mon walkman à mon frère et des photos à
ma mère biologique. On prend un taxi pour aller à l’aéroport.
Je dois attendre une heure avant d’entrer à l’intérieur.
Pendant cette attente, je me suis mise à pleurer. J’aurais
voulu rester plus longtemps et apprendre d’avantage à les
connaître. Trois semaines, c’est trop court après vingt
et un ans de séparation! J’embrasse tout le monde et me dirige
vers l’embarcadère. Dans l’avion, je cache mon visage
car je ne veux pas que les autres passagers me voient pleurer.
À Manille, je prends l’avion pour Bangkok où une
amie vient me rejoindre pour visiter la Thaïlande. Notre voyage est
planifié pour une durée de quatre semaines, mais après
deux semaines elle me fait faux bond car elle a rencontré un gentil
garçon et elle refait notre itinéraire en fonction de lui.
Je n’étais pas très contente, c’était
notre voyage à elle et moi. Alors je lui dis que je ne termine
pas le voyage avec elle. Je me présente à l’agence
de voyage pour faire changer mes billets d’avion. À ce moment
là, je me donne deux options qui me font sourire. Première
option, je fais plus de vingt heures d’avion pour traverser l’océan
et rentrer à la maison par Los Angeles ou deuxième option,
faire trois heures d’avion pour retourner aux Philippines.
Devinez quel a été mon choix? Eh… oui, je suis retournée
aux Philippines. Avant de partir des Philippines j’avais mémorisé
le chemin pour retourner chez ma mère biologique. Je me suis donc
rendue seule chez elle et je lui ai fait une belle surprise. La voisine
nous dit que c’est une belle histoire d’amour. Mais à
vrai dire, je n’y retourne pas vraiment pour ma mère biologique,
j’y retourne pour mes deux sœurs, mon frère et leurs
enfants. Je prolonge donc mon voyage d’un mois et demi! Ce sont
vraiment de belles vacances, je m’amuse. À vingt-trois ans,
je me fais même chicaner par ma mère biologique parce qu’un
soir je ne suis pas rentrée dormir à la maison. Ma sœur
Russell et moi avions fait la fête sur la plage avec des amis!
Le premier mai, c’est la date fixée pour mon retour au Québec.
Ce second départ fut plus difficile que le premier. Oui oui, j’ai
encore pleuré, ainsi que toute la famille. Les trente heures d’avion
ont été très pénibles. Arrivée à
Montréal, je me suis refermée sur moi-même. Je ne
voulais parler à personne, je refusais même de montrer mes
photos et raconter mon voyage. C’était mon histoire et je
ne voulais pas la partager. J’ai repris mes activités, travail,
études, loisirs, etc. Près d’un an s’est écoulé
avant que je ne me décide à partager mes souvenirs. Depuis
je peux en toute sérénité échanger à
propos de cette merveilleuse aventure.
Aujourd’hui, ça fait cinq ans et demi que j’ai renoué
avec mes origines. Je communique avec ma sœur Evelyn par téléphone,
courriel et message texte par voie de cellulaires. Je m’ennuie de
ma famille biologique et des Philippines. Si la vie me le permet, je projette
y retourner en 2007, c’est mon désir le plus cher.
Christine Germain
La Cigogne, Hiver 2007
Pages de la Fédération des
parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication: 15 février 2007
URL = http://www.quebecadoption.net/FPAQ/2007hiv_retrouvaille.html
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