Éditorial
Les différentes portes d’entrée pour la socialisation :
la famille élargie, la garderie, l’école primaire, l’école secondaire


cigogne
Été 2008

Nos enfants ne sont pas des extra-terrestres avec des comportements totalement différents des autres. Mais comme ils ont une blessure incarnée, leurs réactions peuvent être exagérées, incompréhensibles, hors de proportion par rapport à l’évènement. Le fait d’avoir été abandonné crée, pour l’enfant, une distorsion de la réalité dont nous devons tenir compte lorsque les enfants pénètrent dans un nouveau groupe social. Toute séparation de la cellule familiale est un défi, car revient dans la mémoire de l’enfant ce sentiment insupportable d’avoir été abandonné. Et si ça recommençait ? Et si on ne revenait pas me chercher? Leurs pleurs, même les plus silencieux camouflent la peur d’un nouvel abandon. Les enfants ne sont pas raisonnables sur ce propos, c’est une boule de feu qui les envahit par en dedans et qui est incontrôlable : c’est l’angoisse de la séparation.

Les échecs scolaires nuisent à la socialisation, car un jeune en difficulté aura tendance à se retirer du groupe, à se sous-estimer, à se tenir avec les cancres, à ne pas aimer aller à l’école, à chercher à se faire remarquer souvent négativement, etc..

Dans la famille élargie et avec ses frères et sœurs, l’enfant adopté tout bébé sera incorporé tout doucement à la sauce familiale. Comme il est un bébé, le processus d’intégration suit le même cheminement que pour tout autre bébé arrivé naturellement. Par contre, l’enfant arrivé plus âgé devra conjuguer et faire des efforts lors des réunions familiales car l’acceptation peut ne pas être automatique surtout avec les frères, sœurs, cousins, cousines du même âge. Comment l‘enfant est-il perçu par sa nouvelle famille? Est-il accepté comme un membre à part entière par toute la parenté? Plusieurs parents confient qu’un grand-père ou une grand-mère, ou un oncle, ou une tante s’empresse souvent envers le petit nouveau et crée avec lui un lien unique et particulier, à même rendre jaloux certains autres petits-enfants (et quelquefois les parents eux-mêmes!). Par contre, une infime minorité va rejeter subtilement ou non cet enfant qui ne fait pas partie du « nous » inclusif. Dans tous les cas d’adoption surtout celles tardives, le temps d’acceptation sera déterminé par le degré d’ouverture et d’investissement que chaque membre de la famille élargie voudra bien élaborer. Du côté de l’enfant, certains parents l’avaient bien préparé en lui faisant découvrir la parenté à travers un petit album-photos qu’ils avaient emmené avec eux lors de leur voyage de rencontre.

L’entrée à la garderie est un test souvent très douloureux et pour l’enfant et pour les parents. Il y a plusieurs circonstances et des moments appropriés à considérer : le temps écoulé entre l’arrivée de l’enfant dans sa nouvelle famille et l’entrée à la garderie ; l‘âge de l’enfant ; si c’est une garderie familiale ou une garderie en CPE ; si l’enfant est ou non sécurisé dans son attachement. De toute façon, l’entrée doit se faire graduellement, à raison de quelques heures par jour, puis de quelques heures par semaine pour commencer. L’établissement d’une routine peut aider grandement à rassurer l’enfant : aller le chercher à la même heure (surtout qu’il ne soit jamais le dernier enfant à la garderie), prendre une collation à la maison, aller jouer au parc, regarder telle émission, prendre un bain, etc..

En maternelle, un autre défi l’attend, celui de devoir partager l’adulte avec 19 autres enfants. La relation avec l’enseignante est plus distante aussi. Pour les enfants qui ont un retard affectif, le fait de se retrouver assis pendant de longues heures, loin d’une source de réconfort peut être très douloureux. On peut atténuer le problème en donnant un bracelet, un foulard (ceux de la maman) à son enfant en lui disant de le serrer bien fort quand il se sent seul dans la journée. Certains parents choisissent de faire reprendre la maternelle à leur enfant à cause de son manque de maturité émotionnelle et intellectuelle. Plusieurs enfants ont en effet un retard de 3 à 6 mois, ou plus, dans la compréhension des concepts, retard qu’ils vont traîner tout au long de leur scolarité si on ne leur permet pas de le combler en les faisant redoubler. Les directions d’école sont rarement en faveur de cette dérogation « à l’envers ». Mais, vaut-il mieux traîner un retard durant toute sa scolarité ou bien prendre ça plus relax pendant un an et se retrouver à l’aise durent toutes les années suivantes ? Deux de mes enfants maintenant adultes auraient grandement bénéficié d’une année supplémentaire pour acquérir plus de maturité.

En apprenant à être heureux dans son quotidien, en développant ses forces, un enfant acquerra une propension au bonheur ce qui est l’élément essentiel pour assurer sa vie d’adulte.

À l’école primaire, l’enfant fait face à la compétition, aux notes. Alors que depuis son arrivée dans la famille tous ses dessins, ses bricolages étaient placés bien en valeur sur le frigo, voilà que les performances de l’enfant sont évaluées, on lui fait des reproches, on le traite de paresseux. L’estime de soi en prend un coup, d’autant plus que les mauvaises notes et la non compréhension en classe affectent les relations avec les pairs. C’est aussi au primaire qu’on commence à déceler les difficultés d’apprentissage (déficit d’attention, problème d’audition centrale, dyslexie, dysorthographie). Le parent doit donc être ouvert à consulter rapidement pour aider son enfant à comprendre ses difficultés et à acquérir des moyens pour les surmonter.

En 2ème année du primaire, le programme de mathématiques englobe déjà des résolutions de problèmes complexes pour des enfants avec un retard quelconque. Les concepts abstraits font appel au raisonnement, à la logique. Même si on s’accorde pour dire que 7 ans est l’âge du raisonnement, la majorité des enfants, qu’ils soient adoptés ou non, n’ont pas acquis la maturité intellectuelle pour être à l’aise avec ces notions. Les notions abstraites qui ne tiennent pas compte du développement mental de l’enfant expliqueraient, selon moi, le recours sans cesse croissant à des tuteurs scolaires et ce, de plus en plus tôt dans la scolarité, soit en 2ème et 3ème année. L’ancienne prof en moi ne comprend pas pourquoi on ne renforce pas, durant ces deux niveaux, le calcul mental qui fait appel à des exercices de mémoire plutôt que de solliciter le raisonnement, acquisition encore très immature chez bon nombre d’enfants de 7-8 ans.

En début de 6ème année du primaire, il y a un autre choc pour de nombreux enfants, surtout dans nos milieux de plus en plus performants : le passage d’examens d’admission dans deux, trois et même quatre écoles secondaires privées. Les parents font alors appel à des tuteurs pour préparer les élèves à ces tests de performance. Quelle angoisse pour les enfants qui désirent tant être admis dans telle école pour suivre leurs amis et sûrement aussi pour répondre au désir de leurs parents! Quelle déception de recevoir le verdict … car seulement le tiers des demandes seront acceptées. Le parent devra trouver au moins une solution de repli acceptable pour le jeune avec des défis plus adaptés à ses capacités (par exemple en langue, sport, arts).

Nous ne pouvons garantir l’avenir à nos enfants, mais nous pouvons leur donner le présent.

A l’école secondaire, la marche est très haute. Les jeunes doivent être plus autonomes, car les cours sont donnés dans différentes classes, par différents professeurs. Pour ceux qui ont des difficultés d’apprentissage, le défi est plus grand. Mais l’école secondaire c’est surtout le temps de s’intégrer dans un groupe social, car les pairs prennent de plus en plus de place dans la vie du jeune. Les échecs scolaires nuisent à la socialisation, car un jeune en difficulté aura tendance à se retirer du groupe, à se sous-estimer, à se tenir avec les cancres, à ne pas aimer aller à l’école, à chercher à se faire remarquer souvent négativement, etc.. C’est aussi le temps où certains deviennent des rejets … L’école secondaire se conjugue avec l’adolescence et la remise en question de l’identité. Plusieurs défis à relever donc, d’autant plus avec l’arrivée des premiers émois amoureux, des expériences de drogues et d’alcool et où se détectent les premiers symptômes de maladie mentale (personnalité limite, bipolaire, schizophrénie).

Tous les enfants doivent passer à travers ces étapes, c’est le cheminement normal pour atteindre l’âge adulte. Cependant certains peuvent être démolis par trop d’expériences négatives. Il est donc essentiel de leur faire vivre des succès en les inscrivant en arts (dessin, théâtre, danse, musique), en sports (ceux d’équipe de préférence), en activités parascolaires, là où ils pourront faire valoir leurs compétences. Tout miser sur la réussite scolaire ne produit pas des êtres équilibrés.

Oui, en tant que parents nous angoissons souvent et sommes inquiets quant à l’avenir de nos enfants. Mais, il ne faut pas les accabler en leur brandissant sans cesse le spectre du futur. On ne fait qu’augmenter l’anxiété et bloquer ainsi toute ouverture à la compréhension. Comme écrit Daniel Pennac : « Parler de l’avenir à un enfant c’est lui demander de mesurer l’infini avec un décimètre »*. En apprenant à être heureux dans son quotidien, en développant ses forces, un enfant acquerra une propension au bonheur ce qui est l’élément essentiel pour assurer sa vie d’adulte.

« Nous ne pouvons garantir l’avenir à nos enfants, mais nous pouvons leur donner le présent. »

* Daniel Pennac dans Chagrin d’école, Éditions Gallimard, 2007

Claire-Marie Gagnon
Présidente de la FPAQ
La Cigogne, Été 2008

FPAQ

 

Pages de la Fédération des parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication: 18 octobre 2008 
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