| Éditorial
Le ruban de la vie
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| Automne 2008 |
Pour les vacances de Noël 2005, nous avions, mon mari et moi, projeté de retourner trois semaines dans les pays de naissance de nos enfants adoptés, en Colombie et au Guatemala. Nos deux ados de 17 et 15 ans ne paraissaient pas très enthousiastes. Ils semblaient même avoir une certaine appréhension. Ils avaient pourtant bien apprécié un voyage de près d’un mois en France deux années auparavant. Mais là, retourner dans leurs pays de naissance … Pourquoi ? Nous avons insisté avançant une sorte d’engagement moral que nous avions pris envers leurs pays d’origine. Histoire de boucler la boucle, a ajouté mon conjoint. Finalement, la perspective de profiter d’une semaine de plus de vacances d’école l’a emporté, une raison comme une autre d’accepter d’aller voir ces pays mythiques. Mais, pas question pour l’un comme pour l’autre, de lire son dossier d’adoption avant de partir.
Mexico, jour de Noël 2005. Nous nous promenons dans le parc du Zocalo. Nos deux jeunes marchent quelques pas en avant de nous, puis se retournent et pouffent de rire en nous montrant du doigt, nous les deux seuls Blancs de la place. Pour la première fois, ils se sentent inclus dans la majorité. Enfin ils peuvent se moquer allégrement de la minorité … Petite jouissance temporaire seulement. Nous avons rapidement pris notre revanche car la minorité elle au moins, parle couramment espagnol !!!! La majorité a sûrement regretté de n’avoir pas mis autant d’efforts pour apprendre la langue qui va de pair avec son apparence physique ! Au Québec ils n’en voyaient pas l’utilité mais ici, ils auraient apprécié de pouvoir être plus indépendants en discutant directement avec les gens.
Nos deux ados devaient avoir l’occasion de comprendre le choix que nous avions fait pour eux et de choisir eux aussi de revenir « chez eux », dans leur maison, avec leurs cousins, cousines, avec leurs amis, dans leur vie.
Puis c’est le Guatemala, terre de contraste où deux classes sociales s’opposent : les Ladinos très riches d’un côté et les Mayas très pauvres et exploités, de l’autre. Ciudad de Guatemala sale et peu invitante en contraste avec Antigua un petit bijou de ville coloniale bien conservée et le Lac Atitlan un immense cratère entouré de volcans majestueux. Des maisons en terre battue, des dépotoirs à ciel ouvert et tout autour des Indiens Mayas émergeant de cette misère habillés de couleurs vives, les cheveux des femmes bien tressés retenus par des tissus entrelacés. Un peuple doux, fier qui traverse le temps et la misère en conservant ses dialectes, ses coutumes, ses costumes, son artisanat.
Arrivés dans la capitale, nous sommes pris en charge par des amis qui nous avaient aidés dans l’adoption de notre fille. C’est dans un mélange de français, d’espagnol et d’anglais que nous allons passer nos deux semaines à voyager dans le pays. Les deux seuls ados de notre groupe de onze observent les contacts que nous avons avec les gens du pays, tout en gardant une distance émotive, adolescence oblige. Quand des enfants nous offrent des bricoles d’artisanat, demandent à surveiller notre voiture stationnée ou désirent cirer nos chaussures, ils se sentent interpelés mais en même temps, ils ne savent pas comment réagir. Nous sommes tous bouleversés de voir tant de pauvreté, des enfants pieds nus, peu vêtus alors que le froid est pénétrant dans les montagnes, de constater qu’il n’y a pas d’eau courante et très peu d’électricité dans les villages mayas que nous traversons, qu’il y a quantité de déchets qui trainent partout. Mes enfants se mettent facilement dans la peau de ces enfants qui leur ressemblent tant physiquement … Et si leur destin avait été autre ??? S’ils n’avaient pas été adoptés ???
Un jour, nous sommes allés visiter la tombe de mon amie décédée du cancer en novembre 2000. C’est grâce à elle que nous avions pu adopter notre enfant. Elle était mon lien avec ce pays, nous avions même inscrit son prénom dans les noms de baptême de notre fille. Dans le cimetière, des mausolées en pierre ou en marbre sortent de terre. Sur un des tiroirs du mausolée de la famille, le nom de mon amie. Pas d’erreur, c’est inscrit en lettres dorées. Quelle tristesse ! Nous aurions tant aimé partager avec elle ces retrouvailles avec les origines guatémaltèques, qu’elle puisse constater comment l’adoption peut transformer le destin d’un enfant, qu’on puisse la remercier en personne pour sa contribution à changer la vie d’une trentaine d’enfants qui sont venus en adoption au Québec à la suite de celle de notre fille. Un deuil à vivre … Un être qui nous habite et nous habitera jusqu’à la fin de nos jours.
Dans la cour du Palacio Nacional, à 11 heures, chaque matin, il y a une petite cérémonie pour commémorer la signature de la Paix, le 30 décembre 1996, il y a 9 ans jour pour jour. Plus de 200 000 morts et disparus, et des milliers de gens déplacés pendant les 36 années qu’aura duré la guerre civile. En ce jour, c’est notre fille qui est allée remplacée une rose blanche et qui l’a posée dans les mains ouvertes du monument pour la Paix. (Photo de la page couverture de La Cigogne) Un symbole, un lien créé pour que les esprits s’apaisent, pour que les blessures se referment, pour reconstruire un pays, pour se souvenir.
Puis, le 5 janvier, nous avons pris un vol pour Bogota, capitale de la Colombie. Quel contraste avec le Guatemala ! Tout est très propre dans les rues et nous ne voyons pas de mendiants. Sur le fronton du Palais de justice, il est inscrit : « Colombiens, les armes nous ont donné l’indépendance, les lois nous donneront la liberté ». C’est la loi et l’ordre qui règnent partout. L’armée est omniprésente. Deux énormes chars d’assaut font même le plein dans une station-service comme le ferait n’importe quelle automobile. A l’entrée du stationnement d’un centre d’achats, deux militaires inspectent, avec un chien renifleur, l’intérieur et le coffre des autos pour détecter des explosifs. Malgré ces mesures de guerre, les gens sont calmes et souriants, comme s’ils ne remarquaient plus le paysage peuplé de sentinelles armées.
Nous avons prévu une visite à l’orphelinat où nous étions allés chercher notre fils 17 ans plus tôt. C’est un bâtiment sur un seul niveau, avec des quartiers de vie pour les enfants selon leur âge. L’orphelinat existe depuis plus de 60 ans. Il est géré par une fondation colombienne venant en aide aux femmes enceintes qui désirent confier leur enfant à l’adoption. Pendant leur grossesse, les futures mamans peuvent y demeurer tout en y travaillant.
Dans la cour intérieure, dans de petites salles à aires ouvertes, de jeunes enfants de 2 à 6 ans jouent tranquillement. Au centre de la cour, il y a un enclos sans jouets où erre un enfant, le pouce à la bouche. Par chance pour lui, notre visite impromptue a écourté sa punition car le personnel a vite fait de le retirer de son humiliante situation. Je me penche pour parler aux enfants. Certains me touchent, d’autres se demandent si on vient, en famille, pour les chercher enfin ... Une lueur d’espoir dans leurs yeux…
Dans le dortoir pour bébés naissants, je montre le petit lit où dormait notre petit garçon. Derrière une vitre, une nounou donne le biberon à un nouveau-né, et devant elle, on peut voir un contenant avec cinq autres biberons qu’elle donnera aux autres nourrissons. Notre fils observe tout très attentivement. Que se passe-t-il dans sa tête ?
La directrice est venue nous rencontrer et a parlé avec fiston comme à un membre de sa famille. Elle lui a présenté un album dans lequel il y avait plusieurs pages qui lui étaient consacrées. Sa première photo de bébé, puis les photos de notre famille envoyées avec notre demande d’adoption, nos noms et coordonnées, puis toutes les photos que je leur faisais parvenir régulièrement avec nos vœux de fin d’année. Puis, la directrice lui a remis l’album en lui demandant d’aller écrire quelque chose sur sa vie. Très ému, il est parti confirmer un geste que des adultes avaient conclu pour lui, des années plus tôt. Que d’émotions ! L’important c’est qu’on lui avait gardé une place bien au chaud dans son pays d’origine.
Puis, la directrice lui a demandé (en anglais) : « Qui es-tu ? ». Il a répondu clairement : « Je suis Colombien mais voici ma mère et mon père », en nous désignant. Pour lui, comme pour notre fille les pièces de leur puzzle sont bien identifiées. Les cicatrices demeureront toujours présentes en filigrane mais ils peuvent maintenant faire eux-mêmes le choix de leur vie.
Est-ce nécessaire de retourner dans le pays d’origine ? A quel âge faut-il le faire ? Faut-il rechercher la famille d’origine ? Faut-il pousser ces enfants à faire le pas ? Devrait-on craindre que ça ne se passe pas bien ? Je ne peux répondre à aucune de ces questions pour les autres. Mais tous les quatre nous sommes très contents de l’avoir fait, et de l’avoir fait ensemble. Il manquait bien sûr leur frère aîné, alors futur papa, incapable de nous accompagner à cette époque-là, mais nous avons senti que ce voyage était essentiel pour compléter notre aventure adoptive. Nos deux ados devaient avoir l’occasion de comprendre le choix que nous avions fait pour eux et de choisir eux aussi de revenir « chez eux », dans leur maison, avec leurs cousins, cousines, avec leurs amis, dans leur vie.
Claire-Marie Gagnon
Présidente
La Cigogne, Automne 2008
Pages de la Fédération des
parents adoptants du Québec
dans le site «Québecadoption.net»

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Publication:
27 janvier 2009
URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/FPAQ/cigogne/2008/2008hiver_editorial.php
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