Les orphelins de Duplessis :
historique des faits psychologiques, sociaux et financiers
Note
: Pour simplifier la lecture, les nombreuses références
bibliographiques n’ont pas été incluses au fil du
texte. Cependant, toutes les références utilisées
se retrouvent dans la bibliographie se trouvant à la fin du texte.
Durant les années 50, des orphelins ont été internés
dans un hôpital psychiatrique suite à un diagnostic de
trouble psychiatrique. Vers la fin des années 80, on a remis
en doute ce diagnostic. Devenus adultes, ils ont lutté afin d’obtenir
une compensation pour leurs droits bafoués. Voici, présenté
de façon chronologique et ponctué de faits psychologiques,
sociaux et financiers, le chemin parcouru par les orphelins de Duplessis
depuis leur naissance.
Des enfants institutionalisés à
long terme ... un triste parcours vers l'asile
À l’époque où les enfants de Duplessis
sont nés, les grossesses hors mariage étaient très
mal vues par la société. Ainsi, les femmes enceintes dans
le cadre d’une liaison hors mariage devaient donner naissance
loin du jugement des proches. Ces femmes, les « filles mères
», se rendaient alors dans les grands centres (à Montréal
ou à Québec) où se trouvait un hôpital de
la Miséricorde. Ces institutions étaient les seules à
assurer gratuitement des soins aux « filles mères ».
«...les mères disposaient
généralement d’un délai de deux ans pour
venir reprendre l’enfant... Cette période d’attente
était nuisible pour le développement des enfants ... C’est
ce qui a sans doute contribué à ce que ces enfants abandonnés
se retrouvent avec des retards développementaux et à ce
qu’ils soient perçus comme des « pseudo-déficients
».»Après l’accouchement, ne pouvant retourner
dans leur village avec l’enfant « illégitime »,
deux choix s’offraient aux jeunes mères : rester en ville
de façon permanente et y occuper des emplois précaires
afin de subvenir aux besoins de leur nouvelle famille, ou encore retourner
dans leur village d’origine après avoir laissé l’enfant
à la crèche pour l’adoption. La plupart des jeunes
« filles mères » optaient d’ailleurs pour ce
dernier choix, malgré le déchirement qu’elles ressentaient.
Dans le cas de l’abandon de l’enfant à la crèche,
les mères disposaient généralement d’un délai
de deux ans pour venir reprendre l’enfant si elles le désiraient.
Ce délai, bien que se voulant rassurant pour les mères
au moment de laisser leur bébé à la crèche,
s’est révélé néfaste pour beaucoup
d’enfants. En fait, il se trouve que la majorité des femmes,
vu le contexte social et économique de l’époque,
étaient forcées d’abandonner de façon définitive
leur enfant suite à ce délai de deux ans. Les enfants
abandonnés à deux ans étaient difficilement adoptables,
étant donné la préférence des adoptants
pour les nourrissons. Cette période d’attente était
nuisible aussi pour le développement des enfants privés
de la stimulation qu’aurait pu leur offrir une famille adoptive.
C’est ce qui a sans doute contribué à ce que ces
enfants abandonnés se retrouvent avec des retards de développement
et à ce qu’ils soient perçus comme des « pseudo-déficients
».
Plusieurs études en psychologie démontrent que grandir
au sein de grandes institutions comme les crèches est associé
à un développement cognitif et émotionnel plus
difficile pour un enfant que grandir au sein d’une famille. Les
grandes institutions ne favorisant pas une exploration optimale de l’environnement
par les enfants, elles affecteraient négativement leur développement
cognitif. Aussi, le climat de vie rigide et standardisé qui règne
dans ces institutions favoriserait des difficultés à comprendre
et à exprimer ses émotions. De plus, puisque les personnes
en charge des enfants changent avec les quarts de travail, il semble
qu’il soit difficile pour les jeunes de développer une
bonne relation d’attachement avec une personne qui soit aussi
significative que l’aurait été leur mère
biologique. Selon certains auteurs, ce problème au niveau de
l’attachement chez les enfants abandonnés en institutions
se répercute durant toute leur vie, entre autres par des problèmes
de comportement ou des difficultés relationnelles.
Dans les années 50 au Québec, le séjour des enfants
dans les crèches se poursuivait généralement dans
les orphelinats alors qu’ils avaient entre 3 et 9 ans. Comme les
orphelinats étaient remplis à pleine capacité,
certains enfants qui présentaient des troubles comportementaux,
étaient envoyés dans les hôpitaux psychiatriques
(les asiles). Malheureusement, dans ces murs aucune thérapie
considérée comme valable aujourd’hui, n’était
administrée à ces enfants. On retrouvait également
dans ces endroits des garçons et des filles non-autonomes qui
atteignaient respectivement 14 et 18 ans.
Les interventions maladroites des gouvernements
et institutions
Une commission d’enquête (la Commission Garneau) a d’ailleurs
exigé en 1944 que les enfants pour qui une éducation
était possible, soient retirés des hôpitaux psychiatriques.
C’est peu de temps après, en 1950, que l’école
Mont-Providence à Rivière-des-Prairies a été
fondée. Cette école dirigée par des religieuses
avait pour mission d’apporter des enseignements adaptés
aux enfants abandonnés qui en avaient besoin. Mentionnons que
ces services, très coûteux à assumer, étaient
financés au départ par une subvention du gouvernement
fédéral donnée dans le cadre d’un programme
destiné au domaine de la santé, et non au domaine de l’éducation.
«Lors du changement de mission
de l’institution, on a créé des dossiers psychiatriques
dans le but de prolonger le séjour de jeunes pensionnaires à
Mont-Providence. En fait, les diagnostics de troubles psychiatriques
graves donnés comme la déficience intellectuelle, n’étaient
peut-être pas fondés...»En 1953,
les religieuses en charge de cette école ont fait une nouvelle
demande d’aide financière au gouvernement pour assurer
la continuité de leurs services. Par cette nouvelle demande,
le gouvernement fédéral a pris connaissance que l’argent
qu’il avait d’abord accordé dans le cadre d’un
programme de santé, avait été détourné
et utilisé pour subventionner une école. Ottawa a en conséquence
refusé d’avancer à nouveau des fonds. Pour obtenir
malgré tout le financement fédéral, le Premier
Ministre du Québec, Maurice Duplessis, a pris la décision
de changer la vocation de l’école pour la transformer en
institut psychiatrique. Le nom « enfants de Duplessis »
tire d’ailleurs son origine de cette initiative.
Lors du changement de mission de l’institution, on a créé
des dossiers psychiatriques dans le but de prolonger le séjour
de jeunes pensionnaires à Mont-Providence. En fait, les diagnostics
de troubles psychiatriques graves donnés comme la déficience
intellectuelle, n’étaient peut-être pas fondés
: les problèmes observés chez les jeunes représentaient
davantage des conséquences normales du milieu de vie dans lequel
ils avaient grandi. À cet effet, Jean Gaudreau, professeur en
éducation à l’Université de Montréal,
s’est rendu en 1961 à Mont-Providence, alors devenu un
hôpital psychiatrique. Il dit y avoir constaté que certains
jeunes évalués présentaient de bas scores aux tests
de quotient intellectuel demandant des réponses verbales. Selon
lui, cela peut s’expliquer par le fait que l’enfant, n’ayant
pas été mis en contact avec un environnement riche, ne
pouvait simplement pas nommer verbalement des objets qu’il n’avait
probablement jamais vus. Les diagnostics de déficience intellectuelle
étaient donc probablement mal établis. Cependant, cela
reste aujourd’hui, bien difficile à prouver.
Malgré qu’il soit difficile de remettre en doute avec
certitude que les diagnostics de troubles psychiatriques graves étaient
inappropriés, il est évident que les conditions de vie
à Mont-Providence, après sa conversion en hôpital
psychiatrique, étaient très mauvaises pour les enfants.
Dans cette lignée, M. Gaudreau déplore les mauvais traitements
infligés aux enfants qu’il a pu observer lors de sa visite
au sein de l’institution. Il rapporte, entre autres, avoir remarqué
des odeurs fortes d’urine dues à l’énurésie
nocturne[1], ce qui démontre aussi le manque d’apprentissage
normal de la propreté des enfants. De plus, il rapporte avoir
vu un enfant ligoté dans une camisole de force sans qu’il
représente vraiment un danger pour la sécurité.
Les témoignages donnés par des orphelins de Mont-Providence
fournissent également des exemples démontrant avec éloquence
que la vie était difficile eu sein de l’institution. Des
jeunes devaient y effectuer des travaux ménagers excessifs comme
effectuer la toilette des vieillards malades. Certains jeunes se faisaient
attacher par une courroie à leur chaise et sortaient dans la
cour pour jouer, tout en traînant cette chaise attachée
à eux.
Une
2e Commission « libère » les enfants
En 1962, le rapport de la commission Bédard
a été déposé. C’est ce rapport qui
a mis fin, en exigeant la désinstitutionalisation des jeunes,
aux souffrances qu’ils enduraient. Depuis lors, une partie des
orphelins de Mont-Providence aurait réussi à se socialiser
normalement. Cependant, une autre partie aurait vécu plus de
difficultés d’adaptation à leur sortie de l’institution.
Ce sont eux qui constitueraient les membres centraux du mouvement de
contestation des orphelins de Duplessis.
En septembre 1999, la communauté
religieuse québécoise a annoncé qu’aucune
excuse ne serait faite aux orphelins, considérant le travail
difficile qu’elle avait effectué au moment des faits reprochés.
En fait, des années après que les injustices vécues
aient eu lieu, les orphelins, membres de ce mouvement de contestation,
ont souhaité obtenir des réparations. Vers le début
des années 1990, un recours collectif a donc
été intenté et 240 plaintes individuelles ont été
portées au tribunal criminel. Aux plaintes des enfants de Mont-Providence,
se sont également jointes celles d’abus physiques ou sexuels
concernant des faits survenus dans d’autres institutions psychiatriques.
En effet, il faut mentionner que l’institution de Mont-Providence
n’était pas la seule du genre à accueillir des enfants
à l’époque. L’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu
à Montréal et le Foyer Sainte-Luce à Disraëli
sont d’autres hôpitaux psychiatriques où des jeunes
ont été internés. Reste cependant que le cas de
Mont-Providence est souvent davantage rapporté par les médias.
En 1993, le Ministre de la Justice du Québec
avait rejeté les demandes des orphelins et avait clos leur dossier.
Mais, quelques années plus tard, le Protecteur des citoyens,
Daniel Jacoby, a exigé des excuses publiques et des sommes en
dédommagement de la part des communautés religieuses,
car celles-ci étaient responsables des institutions à
l’époque des faits reprochés. Les médecins
qui auraient effectué les diagnostics de troubles psychiatriques
des orphelins ont aussi été pointés du doigt par
M. Jacoby.
En mars 1999, le Premier Ministre Lucien Bouchard
a prononcé des excuses publiques et annoncé que des sommes
d’argent seraient accordées aux victimes (sous la forme
d’un fonds d’aide de 3 millions de dollars au total, pour
les 3000 victimes). M. Bouchard a cependant exclu la tenue d’une
enquête publique sur les événements, estimant qu’une
démarche de soutien était préférable pour
les victimes. Il a également salué le travail énorme
des religieuses et religieux de l’époque. Mais, aux yeux
des orphelins, la somme d’argent promise n’était
pas satisfaisante. En fait, ils considéraient les sommes offertes
comme davantage symboliques et souhaitaient, étant donné
les torts maintenant admis, des compensations réelles et plus
considérables. Selon eux, peu importait le dévouement
du monde religieux de l’époque, une telle injustice exigeait
une réparation exemplaire. Il faut mentionner que des cas semblables
auraient été réglés dans d’autres
provinces par des sommes beaucoup plus élevées.
En septembre 1999, la communauté religieuse québécoise
a annoncé qu’aucune excuse ne serait faite aux orphelins,
considérant le travail difficile qu’elle avait effectué
au moment des faits reprochés. Aux dires de Marie-Paule Malouin,
une historienne spécialisée dans l’étude
de l’enfance en difficulté, les religieuses auraient voulu
conserver le dessein éducatif des établissements comme
Mont-Providence. C’est donc faute de l’appui de l’autorité
religieuse, que les religieuses auraient abdiqué. Néanmoins,
selon un travail de recherche en études socio-économiques,
rédigé par Martin Poirier et Léo-Paul Lauzon de
l’UQAM, les communautés religieuses auraient, en transformant
les écoles en hôpitaux psychiatriques, mis la main sur
70 millions de dollars de revenus supplémentaires.
En 2001, Bernard Landry a proposé un montant
de réconciliation de 25 000$ à verser à chaque
orphelin. Cette offre a été acceptée et en contrepartie,
les orphelins ne pouvaient plus engager de poursuites contre la communauté
religieuse.
En décembre 2006, le gouvernement du Québec
a annoncé qu’il indemniserait, par une somme de 15 000$
les 1700 orphelins de Duplessis qui n’avaient pas été
indemnisés en 2001. La cause de ces orphelins ne s’était
pas insérée dans le cadre de l’indemnisation de
2001, car ils n’avaient pas été internés
dans un hôpital psychiatrique, mais avaient subi des sévices
(sur le plan physique et mental) dans des orphelinats.
Pour finir, notons qu’une étude, menée à
l’Hôpital Général Juif de Montréal,
estime que les orphelins de Duplessis vivent maintenant un bien-être
plus faible et une détresse plus grande que la population en
général. Selon ce que rapporte également Radio-Canada,
46 % des orphelins de Duplessis sont prestataires de l’assurance
emploi ou de l’aide sociale.
Somme toute, de telles données concernant la situation
économique et sociale actuelle des orphelins de Duplessis, tout
comme le récit que nous venons de faire de leur histoire difficile,
poussent à croire que ces individus méritaient probablement
bel et bien que leurs souffrances soient reconnues pleinement par des
excuses et des indemnisations financières.
Références :
- APRIL, P. (1999). Le premier ministre présente des excuses
officielles. Journal de Montréal, 5 mars.
- DELANNOY, C. (2006). Au risque de l’adoption. Paris : La Découverte.
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de Duplessis, de la crèche à l’asile. Sainte-Foy
: Éditions MutiMondes.
- GAUDREAU, J. (1997). L’été 1961 au Mont-Providence
de Rivière-des-Prairies : Souvenirs psychométriques
à verser au dossier des Enfants de Duplessis. Prisme, vol.7,
no.2, p.434-438.
- GILBERT, L. (1997). Pour tourner la page sur les Enfants de Duplessis
: Le Protecteur du citoyen demande une entente à l’amiable.
Le Soleil, 23 janvier.
- NOËL, A. (1999). Jacoby proposait plutôt 100 millions
aux orphelins de Duplessis. La Presse, 6 mars.
- NOËL, A. (2001). Les orphelins de Duplessis sont plus nombreux
à vivre dans l’isolement que les Québécois
de même condition. La Presse, 26 mai.
- POIRIER, M. & LAUZON, L. P. (1999). Aspects économiques
liés à la problématique des « Orphelins
de Duplessis ». En
ligne, consulté le 2 octobre 2007.
- PRESSE CANADIENNE (1999). Le fonds de 3 millions : « Une grosse
farce », selon Bruno Roy. Journal de Montréal, 5 mars.
- RADIO-CANADA (2006). Orphelins de Duplessis : Enfants d’asile.
En
ligne, consulté le 19 avril 2007.
- RADIO-CANADA (2006). Réparations pour les orphelins «
oubliés ». En
ligne, consulté le 5 février 2007.
- SLOUTSKY, V. M. (1997). Institutional care and developmental outcomes
of 6- and 7-year-old children : A contextualist perspective. International
Journal of Behavioral Development, vol. 20, no. 1, p.131-151.
- TREMBLAY, G. (1993). De la crèche à l’asile
: secouées par le scandale, quatre religieuses racontent le
parcours des enfants abandonnés sous Duplessis. Châtelaine,
vol. 34, no. 4, p.57-65.
- TURENNE, M. (1997). La véritable histoire des Orphelins de
Duplessis. L’Actualité, vol. 22, no. 11, p.54- 58.
- VAN DE SANDE, A, & BOUDREAU, F. (2000). Les orphelins de Duplessis.
Nouvelles pratiques sociales, vol. 13, no. 2, p. 121-130.
- VERRIER, N. (n. d.). NancyVerrier.com – Home. En
ligne, consulté le 16 septembre 2000.
[1] En langage plus familier, l’énurésie nocturne
consiste à « faire pipi au lit ».
Rédaction:
Simon Coulombe, stagiaire au baccalauréat
en psychologie
Sous la supervision de Mme Monique Lecours, psychosociologue et directrice
générale, ainsi que de Mme Christine Germain, intervenante
psychosociale pour les Groupes Familiaux de Retrouvailles Apprivoisées
La Cigogne, Journal de la Fédération
des parents adoptants du Québec, Automne 2007
Site du Comité
des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis
(COOID)
© Copyright 1997-
Gilles Breton Tous droits réservés.
Publication: 26 janvier 2008
Dernière modification : 6 février 2010 URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/locale/duplessis.php
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