Cultiver l’attachement
ou l’art d’être un parent-jardinier !
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| Printemps 2006 |
À la demande des responsables de la Cigogne, je vous offre un
avant goût de mon prochain livre qui, si la météo
m’est favorable, devrait être en librairie début
2008 (correction de votre webmestre, la date annoncée
en 2006 était 2007). Ceux d’entre vous qui me connaissent
ne seront probablement pas trop surpris de mon ton et de mes images.
Ceux qui me découvrent pour la première fois seront peut-être
un peu déstabilisés….
Une greffe délicate
L’adoption a souvent été comparée à
une greffe ou au déracinement d’une petite plante suivi
d’une replantation dans une nouvelle terre. Ce sont deux fort
jolies métaphores, mais qui restent trop souvent des histoires
incomplètes; on oublie de poursuivre. Il ne s’agit pas
simplement de prendre une plante et de la placer dans une bonne terre,
de sectionner une branche et de la ficeler à un autre arbre,
et que voilà le tour est joué, que la nature fera le reste
sans apport ou effort extérieur.
Les images rose bonbon tant de fois vues à la télévision
qui traitent de l’arrivée de parents épuisés
mais euphoriques qui arrivent à l’aéroport avec
leur précieux bagage me font penser à ce mythe de la greffe
instantanée. Ces images donnent l’illusion que le travail
d’adoption est derrière eux. Le processus administratif
est presque terminé, certes, mais le vrai sens de l’adoption,
le vrai travail de greffe qui nécessite toute la patience et
la science d’un jardinier pour réussir ne fait que commencer.
Adopter, c’est jouer à la roulette russe…
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| «Insister
sur l’importance de l’attachement en adoption, c’est
autant pour la bonne santé mentale de l’enfant que
celle de son parent.»
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Adopter, c’est jouer à la roulette russe, sans jeu de
mots. Contrairement à ce que certaines autorités en adoption
prétendent, les parents adoptants ne souhaitent pas un enfant
parfait ou sans difficulté ou sans particularité. Mais
avouons-le, tous espèrent que la vie va leur confier un enfant
pas trop traumatisé. Dans ce souhait, cet espoir,
ils pensent à eux-mêmes bien entendu et c’est normal
et justifié de ne pas souhaiter souffrir. Ils pensent également
à l’enfant parce que savez-vous quoi ? Personne ne souhaite
voir un enfant souffrir.
Dans ce jeu de hasard aux dimensions planétaires, certains seront
exaucés, d’autres non. D’où l’importance
de se préparer au pire tout en espérant le meilleur…
Tous veulent un joli jardin
Une chose est certaine, tous les adultes qui désirent fonder
une famille devraient théoriquement pouvoir réaliser leur
rêve. Tous ne sont pas égaux dans leur potentiel personnel
et surtout dans leurs connaissances de devenir un parent compétent
et heureux d’un enfant blessé. Par contre, je crois profondément
que tous peuvent apprendre et comprendre des notions de base importantes
pour créer un lien d’attachement sain entre eux, les nouveaux
parents et l’enfant que la vie, le hasard leur confiera.
Insister sur l’importance de l’attachement en adoption,
c’est autant pour la bonne santé mentale de l’enfant
que celle de son parent. Car sans attachement, le parent ne se sentira
pas compétent et l’enfant ne se sentira pas compris. C’est
hélas, le côté «pervers» de l’attachement.
Plus on est attaché mutuellement, plus l’enfant se sent
en confiance et plus le parent se sent compétent. Moins on est
attaché, moins on se sent compétent et moins l’enfant
s’attachera à nous.
Pour cultiver l’attachement, il vous faudra 4 ingrédients
principaux:
- Le jardinier: (le parent lui-même)
- La plante elle-même: (l’enfant que la vie vous confie)
- La saison où on plantera: (où en est l’enfant
dans les saisons de l’attachement, les fenêtres d’opportunité
de l’attachement)
- La météo: (c’est-à-dire les circonstances
extérieures qui peuvent favoriser l’attachement ou lui
nuire)
L’attachement est un processus qui sera favorisé ou handicapé
par de multiples facteurs. Nous avons tenté d’en simplifier
la compréhension en utilisant une allégorie où
le travail d’attachement mutuel se passe dans un jardin. Un jardin
que l’on peut imaginer comme un joli champ qui se trouverait entre
le parent et l’enfant. Un champ à cultiver, un champ où
on espère qu’il se trouve de la bonne terre, de l’eau,
des minéraux. Chacun y amènera de fabuleux trésors,
mais espérons-le, pas trop de mines prêtes à exploser.
Les mines représentent autant nos fragilités de parents
que les fragilités que l’enfant apportera avec lui dans
ses bagages. Si on y met les pieds sans savoir qu’elles y sont
profondément enfouies, les deux protagonistes de ce scénario
d’attachement risquent de vouloir se retirer pour ne pas souffrir.
Chacun des «ingrédients» nécessaires à
la réalisation de ce jardin seront en interactions, en interconnections.
Ils s’influenceront dans un système dynamique, en mouvance.
La chimie des blessures-mines (les fragilités des parents et
celles des enfants) et la chimie des trésors (les forces, compétences
et qualités de chacun) donneront des résultats plus ou
moins satisfaisants, gratifiants et fonctionnels.
Mais tout d’abord, voici la description de chacun des éléments
nécessaires:
Le jardinier-parent
Le contrôle sur les trois autres éléments étant
très limité, le seul élément sur lequel
un parent-jardinier a vraiment du pouvoir, c’est sur lui-même,
son équipe parentale et l’atmosphère de la famille.
Selon sa personnalité, son vécu, ses croyances, ses valeurs,
ses espoirs, ses désirs, ses rêves, un parent jardinier
peut être:
- Un jardinier paresseux et passif: ne pas aimer
vraiment jardiner mais espérer un joli jardin qui pousserait
tout seul, sans lever le petit doigt et sans se salir les genoux.
- Un jardinier amateur et réactif: un jardinier
paresseux qui arrose et désherbe quand cela lui tente.
- Un jardinier motivé et pro-actif: un jardinier
qui agit préventivement et qui continue toujours d’apprendre
tout en se fiant à son instinct et à son bon sens
- Un jardinier semi-professionnel et très pro-actif:
Un jardinier particulièrement compétent, habile, créatif
et patient.
À ces différents degrés de motivation et d’expérience,
il faut ajouter que chaque parent-jardinier arrivera avec sa propre
histoire d’attachement, son propre modèle opérationnel
interne. Un style d’attachement que la vie aura programmé
dans son propre cerveau et qui demeurera avec lui tout au long de sa
vie pour le meilleur et pour le pire.
J’ajouterais que dans le meilleur des mondes, un parent devrait
avoir un style d’attachement qui se rapprocherait le plus du type
sécurisé. Un parent possédant un style d’attachement
sécurisé est comme un donneur de sang de type O : il est
facilement un donneur universel qui pourra facilement s’ajuster
aux styles d’attachement même insécurisés
de son futur enfant. Les autres styles, sans être catastrophiques,
peuvent rendre la création d’un attachement sain plus complexe,
plus souffrant, bref moins facile !
La plante-enfant
In vivo et dès les premiers mois de vie, le cerveau reptilien
et le cerveau limbique de l’enfant commencent à intégrer
le début d’un modèle opérationnel interne.
Ce sont des stratégies de survie et d’attachement qui donnent,
dès le début de son existence, une couleur à sa
façon d’entrer en relation avec l’adulte. Ce modèle
opérationnel interne a été merveilleusement trouvé
et décrit par John Bowlby, un psychiatre britannique dont les
travaux remontent au début des années cinquante et qui
ont été malheureusement mis aux oubliettes trop longtemps
pour des raisons sociologiques et politiques. En effet, dans les années
60 et 70, plusieurs bien pensants ont accusé Bowlby et ses collègues
de vouloir retourner les femmes à leur cuisine en les culpabilisant
si elles ne prenaient pas soin de leurs enfants dans les premières
années de la vie. On mélange encore responsabilité
et culpabilité…mais ceci sera l’objet d’un
autre article…
Ainsi, selon une foule de facteurs biologiques et environnementaux,
un enfant abandonné, puis adopté, pourra entrer dans la
vie de ses nouveaux parents avec un modèle opérationnel
bien programmé pour s’attacher de nouveau. Cela dépendra
du nombre de traumatismes que l’enfant a enregistré avant
son adoption. Un traumatisme est une épreuve qui change profondément
notre perception de la réalité. Le traumatisme modifie
nos croyances conscientes et surtout inconscientes. En fait le potentiel
d’un attachement sain est inné tout comme le potentiel
de l’apprentissage d’une langue est inné. Tout comme
pour l’apprentissage d’une langue, son niveau d’apprentissage
dépendra de la qualité des personnes qui lui apprendront
cette langue. Le cerveau du jeune bébé a la capacité
de se programmer positivement ou négativement par rapport à
l’attachement. Son environnement répondra de tout.
Au moment de l’adoption l’enfant pourra arriver avec un
style sécurisé:
On lui donnera le nom de piano: un enfant avec, au
départ, un modèle opérationnel interne de type
sécurisé.
Il aura vécu des épreuves multiples telles avoir été
séparé de sa première maman, puis de d’autres
soignants (nounous, famille d’accueil etc.). Il aura peut-être
eu faim et froid, mais pour toutes sortes de raisons, il aura été
capable de «processer», d’intégrer ces épreuves
pour les transformer en forces, en trésors plutôt qu’en
fissures ou en mines. Il arrivera avec peu d’options supplémentaires
difficiles à gérer. Il sera disponible à tisser
la relation et ainsi, poursuivre une bonne programmation de son modèle
opérationnel interne.
Il pourra aussi être de type insécurisé. Selon
les stratégies de survie qu’il aura pris dans son vécu
pré-adoption, il sera soit solo, velcro ou sumo. Toutes ces stratégies
ont pour objectif de contrôler les détails de sa vie car
il ne fait pas encore confiance aux adultes en général,
à ses nouveaux parents en particulier.
Un enfant insécurisé a peur de remettre sa vie, sa santé,
sa sécurité et son développement entre les mains
de son parent. Il croit profondément qu’il doit assurer
lui-même sa survie en utilisant différentes stratégies.
En voici les descriptions:
Le solo (l’évitant dans la littérature
scientifique): un enfant arrivera dans la relation adoptive avec un
modèle opérationnel interne de type évitant. Il
aura appris que pour survivre, vaut mieux se débrouiller tout
seul. Il va sembler nous ignorer, être très ou trop autonome
et avoir une relation très utilitaire avec nous. Il semblera
sans affect, c’est-à-dire sans grande émotion, alors
qu’en dedans, il sera très souffrant…
Le velcro (le résistant-anxieux dans la littérature
scientifique): un enfant avec, au départ, un modèle opérationnel
interne de type résistant-anxieux soit qu’il va s'accrocher
désespérément à nous comme un bébé
koala dans la fourrure de sa mère. Il dérégularisera
ses affects («perdra» le contrôle de ses émotions)
avec peur, angoisse, crise de nerfs.
Le sumo (le résistant-ambivalent dans la littérature
scientifique et dans les cas extrêmes, le désorganisé):
un enfant avec au départ un modèle opérationnel
interne de type résistant-ambivalent. Il sera impulsif, violent,
très opposant avec beaucoup de crises de colère. Il dérégularisera
ses affects avec
rage, violence envers lui-même et/ou les autres. Attention :
Il faut également voir ici que chaque style ou type d’attachement
peut se manifester avec beaucoup de nuances. Certains ont des manifestations
très légères (bleu, jaune ou rouge pâle)
d’autres seront atteints plus sévèrement donc avec
des couleurs très foncées ( bleu, jaune et rouge très
foncé)
Les saisons d’attachement
La plante-enfant arrivera avec un style, une couleur, mais également
comme une saison durant laquelle le jardinier-parent n’aura pas
le choix de planter. Les saisons de l’attachement sont déterminées
par le poids plus ou moins lourd des expériences pré-adoption.
Ce sont des fenêtres d’opportunités qui passent en
tenant compte des étapes de développement d’un enfant.
Il faut concevoir ce «classement» sur un continuum qui
va de gauche à droite. Cette échelle commence par une
atteinte légère du potentiel d’attachement: le printemps
et se termine par une atteinte sévère: l’hiver,
avec l’été et l’automne entre les deux. Ces
saisons en continuum sont influencées par un ensemble de conditions
bio-psycho-sociales qui affecteront la capacité de l’enfant
à arriver disponible ou moins disponible à créer
un attachement sain avec sa nouvelle famille. Comme dans la vraie vie,
il est possible de jardiner à toutes les saisons mais pas de
la même façon. Certaines saisons nécessiteront plus
d’outils, plus de soins ou plus de connaissances pointues pour
réussir. N’en déplaise au jardinier paresseux qui
aurait préféré ne pas se salir les mains…
Comme le décrit de façon si claire et pertinente mon
collègue et ami le Dr Jean-François Chicoine: «Presque
tous les enfants sont adoptables, mais cela dépend par quel parent».
Est-ce choquant de dire cela ? Non, c’est réaliste! Pour
être un parent ok, il faut être conscient de nos forces
et de nos limites.
Le Dr Chicoine a mis au point un classement pour guider les futurs
parents dans leur décision d’accepter ou non une proposition.
Ce classement n’est pas un jugement sur la bonne ou moins bonne
qualité de l’enfant, de sa santé physique ou mentale:
loin de là ! Ce classement a plutôt pour objectif de décrire
la quantité des options supplémentaires d’un enfant
précis, ses défis physiques, émotifs et cognitifs.
Ce classement sert ensuite à décrire aux parents non pas
une série de problèmes, mais plutôt toutes les actions
à poser, les choix de vie à faire, les solutions qu’ils
auront à trouver pour cultiver tout le potentiel de cet enfant
précis. Informés sur le travail qui les attend, ils peuvent
alors prendre une décision libre et éclairée. Ils
peuvent s’autodéterminer: ont-ils les capacités
personnelles, conjugales, émotives, la motivation le temps et
l’énergie pour adopter cet enfant ? Ce classement peut
aussi servir à mieux saisir la nature des difficultés
de l’enfant à son arrivée ou plus tard dans sa vie.
Son expérience clinique exceptionnelle lui a fait conclure que
certains enfants peuvent être facilement adoptés par 95
% des futurs parents adoptants, ce sont les enfants que j’ai baptisé
printemps. Les enfants été,
eux, peuvent être adoptés par 75 % des parents-adoptants.
Les enfants automne pourront être accueillis
par seulement 25 % des parents adoptants. Et finalement, les enfants
hiver devraient idéalement se retrouver chez
des parents avec des capacités exceptionnelles, très au-dessus
de la moyenne: seulement 5 % des futurs parents adoptants peuvent répondre
adéquatement aux besoins très spéciaux des enfants
hiver sans y perdre leur santé physique et mentale ou celle des
autres enfants dans la famille !
Voici donc cette description que l’on doit prendre avec toutes
les nuances possibles.
Des tulipes au printemps: poussent toutes seules et
même à travers la neige…95 % des futurs parents,
les «good enough parent» (un parent suffisamment bon, pas
parfait mais bon et solide la plupart du temps) comme disait le célèbre
pédiatre Winnicot, pourront accueillir et réussir assez
facilement à créer un attachement mutuel et sain avec
un enfant printemps.
Ce sont des enfants qui n’auront pas vécu d’épreuves
trop sévères. Ce sont habituellement (mais il ne faut
pas généraliser, car je connais d’extraordinaires
exceptions) des enfants qui sont nés à terme, dont la
maman biologique a reçu un minimum de soins périnataux,
qui ont été placés dans d’excellentes familles
d’accueil ou auprès d’une nourrice qui n’avait
que deux ou trois bébés à soigner.
Ces bébés printemps arrivent avec quelques options supplémentaires,
quelques traumatismes, qu’ils placeront inconsciemment dans le
champ de la relation. Ces traumatismes sont comme autant de petites
mines anti-personnelles qui risquent de sauter si le parent ne démine
pas le terrain avant de s’y aventurer dans la relation affective.
Généralement, pour les enfants printemps, la simple mise
en famille suffira à calmer les traumatismes.
Les parents adoptants des enfants printemps sont généralement
très surpris lorsqu’ils lisent des articles sur les problèmes
des enfants adoptés. Ils vont clamer à qui veut l’entendre
que ces reportages ne sont que des bêtises car leur enfant n’est
pas comme cela. Tant mieux pour eux, ils ont travaillé fort sans
doute mais ils n’évaluent peut-être pas assez la
chance qu’ils ont eue que la vie leur confie un enfant printemps…
Mon expérience clinique me fait dire à moi et à
plusieurs de mes complices en adoption, qu’environ 15 à
20 % des enfants adoptés à l’international sont
des enfants printemps.
Des tournesols en été: Ces enfants poussent
facilement mais avec beaucoup de soleil, beaucoup d’eau et surtout
un bon tuteur. 75 % des parents adoptants ont les capacités et
la motivation d’accueillir un enfant été. La première
année sera plus difficile mais avec le bon savoir, savoir-être
et savoir-faire, quelques conseils éducatifs et des bons soins
de santé, un enfant été s’attachera correctement
à ses nouveaux parents dans des délais raisonnables. Ceci
lui permettra de rattraper ses retards de développement sans
avoir besoin de soins trop spécialisés. Il aura des questions
existentielles sur ses origines, des deuils relatifs à son histoire
particulière à vivre tout au long de son développement.
Mais ces options ne causeront pas de graves souffrances psychiques ni
à lui, ni à ses parents.
Environ 30 à 40 % des enfants arrivent avec une saison d’attachement
été.
Des orchidées à l’automne: Ces
enfants arrivent très tard dans leur saison d’attachement.
Pas trop tard mais tout de même très tard. Ils prennent
des mois à fleurir après des mois et des mois de préparation
soignée. Il faudra surveiller la météo, les recouvrir
d’avance en cas de gel et les mettre parfois sous serre pour les
soigner et les protéger. Les enfants automne sont plus atteints,
plus fragiles. Ils arrivent avec un style d’attachement plus cristallisé,
un bagage de traumatismes plus «challengeant» et des co-morbidités
(plusieurs petits problèmes de santé physique et mentale
en même temps) exigeant des soins spécialisés. Nous
estimons que seulement 25 % des parents auront l’énergie,
la force, le courage d’apprendre des techniques complexes et l’humilité
nécessaire pour réussir à créer un attachement
fonctionnel avec leur enfant automne. Ces parents et ces enfants ont
absolument besoin de support et de soins spécialisés pour
arriver à soigner toutes ces blessures et tous ces traumatismes.
Ce qui est souvent difficile chez les enfants automne, c’est la
complexité des interactions entre tous les diagnostics qu’ils
reçoivent: retard de développement, défis ou troubles
d’attachement, déficit de l’attention, troubles d’apprentissage,
problèmes d’intégration sensorielle.
Les enfants qui arrivent avec une saison d’attachement automne
sont pleins de ressources, pleins de potentiel car ils ont survécu
physiquement à de multiples épreuves. Mais ces ressources
semblent être cachées, enfouies sous plusieurs mines, comme
enfermées dans une armure de défense contre un univers
qu’ils perçoivent comme dangereux. Sans aide spécialisée,
ces parents pourront survivre eux aussi mais en se sentant très
incompétents et dépassés par la situation. Ils
finissent, eux aussi, par souffrir de symptômes de stress post-traumatique
car ils se sentent souvent «attaqués» par cet enfant
qu’ils essaient d’aimer, d’aider. Les mamans sont
particulièrement vulnérables. Elles deviennent dépressives,
anxieuses et maladroites dans leurs interventions parentales. Le papa
commence à douter de l’équilibre de sa conjointe
et le couple bat de l’aile sans comprendre exactement pourquoi.
Les enfants automne proviennent de partout dans le monde. Partout où
les soins pré-adoption laissent à désirer par manque
de moyens et manque de connaissances.
Nous estimons à 30 à 40 % des enfants qui arrivent avec
une saison d’attachement automne. Pour eux et leurs familles,
le pire ennemi c’est le temps. Espérer que le temps va
arranger un enfant automne est un leurre. Il faut absolument intervenir
tôt, très tôt.
La bonne nouvelle c’est que si un automne est pris précocement,
si ses parents sont bien «coachés», outillés
sans être dépossédés de leur instinct, on
peut voir des «miracles» : des petits mois de novembre se
transformer en mois de juillet qui se laissent aimer !
Mais sans aide, élever un enfant automne est une tâche
décourageante et fort ingrate. Car moins l’enfant s’attache
plus le parent se sent incompétent. Tous les acteurs se retrouvent
alors dans un cercle vicieux où on ne sait plus qui a causé
quoi ? Est-ce l’œuf ou la poule ?
C’est dans les cas automne qu’il faut absolument forcer
l’accordage avec patience et courage. Il faut utiliser des méthodes
plus pro-actives autant dans les méthodes éducatives que
dans les soins thérapeutiques comme le EMDR (intégration
par le mouvement des yeux) pour soigner les parties post-traumatiques
des réactions de l’enfant. Un suivi en intervention en
attachement tel que pratiqué par les gens formés en «adopteparentalité»
est à recommander. Il faudra aussi informer la garderie et l’école
des méthodes gagnantes pour justement obtenir la confiance de
l’enfant.
Il y a de l’espoir pour les enfants automne mais il faut agir
avant qu’ils perdent toutes leurs feuilles et leurs parents aussi….
Des cactus en hiver: À cette saison, l’attachement
n’est ni un défi, ni un trouble mais une grave maladie.
Ce sont les enfants passoires…. Qui doivent être arrosés
régulièrement mais pas trop à la fois sinon, ils
vont mourir,
pourrir. Sans compter qu’ils vont vider les réservoirs
de tous les adultes mal renseignés qui graviteront autour d’eux.
Ils ne survivront pas mentalement ni physiquement sans mise en serre,
avec une chaleur sèche contrôlée et des soins très
spécialisés. Les enfants hiver sont très blessés
physiquement et mentalement, très perturbés et très
perturbants. Ils ont besoin de parents tout à fait exceptionnels
à tous les points de vue. Seulement 5 % des futurs parents adoptants
peuvent espérer survivre et être heureux avec un enfant
hiver. Un enfant hiver peut s’attacher à sa façon
mais jamais tout à fait normalement. Il demeurera un handicapé
de l’attachement.
Nous estimons entre 15 à 20 % des enfants qui demeureront de
petits hivers de l’attachement. Nous avons des cas d’enfants
arrivés à trois mois ou à trois ans. Ils ont subi
de graves traumatismes physiques et psychiques. Ce sont souvent des
survivants de grandes maltraitances, d’abus physiques et sexuels
et /ou d’extrême négligence. Ils arrivent avec de
multiples problèmes comme un syndrome d’alcoolisation fœtale
ou des séquelles de grandes prématurités. Ils ont
souvent été retirés à leurs parents par
les autorités du pays d’origine puis placés en adoption
dans d’excellentes familles qui n’étaient absolument
pas équipées pour faire face à tant de souffrances
physiques et affectives.
Ce qui est profondément triste, c’est que ces enfants
auraient, dans la majorité des cas, eu le potentiel génétique
d’être sains, normaux. Mais l’exposition à
des contaminants in vivo (l’alcool, les drogues, des produits
chimiques), l’extrême malnutrition suivie de beaucoup de
négligence, voire d’abus et de maltraitance ont fragilisé
leur corps et leur cerveau. L’image de l’hiver est forte
pour ces parents. Il faudrait beaucoup de chaleur au jardinier pour
ne pas se laisser envahir par la froideur de la relation, de ne pas
se laisser congeler par l’ingratitude de la tâche.
Les parents des enfants hiver auront des deuils profonds et souffrants
à faire. Ce sera très difficile, voire impossible sans
le support d’un professionnel, d’un tiers bienveillant qui
servira de guide et de support.
La météo
Le dernier facteur à tenir compte dans notre jardin est la météo.
Aussi imprévisible que nécessaire. Elle peut favoriser
le jardinage de l’attachement ou le saboter gravement. La météo
comprend toutes les influences extérieures aux parents et à
l’enfant lui-même.
Ceci comprend les maladies imprévues des parents, les réactions
des autres enfants, un déménagement, une perte d’emploi,
l’aide précieuse ou le sabotage par la famille élargie,
etc.
Il peut faire très beau temps: les deux parents
peuvent prendre un long congé sans souci financier ni problème
de couple ni problème de santé chez eux-mêmes ou
dans la famille élargie.
Il peut faire temps gris: La maman ou le papa peut
revenir malade du voyage d’adoption et ne pas être capable
de s’occuper de l’enfant immédiatement. Les grands-parents
souhaitant aider peuvent involontairement saboter le lien d’attachement
en prenant trop de place dans la vie de l’enfant.
Il peut y avoir une tempête occasionnelle: la
famille peut vivre un deuil non prévu: une grand-maman qui meurt,
une maman adoptive qui est diagnostiquée d’une maladie
grave comme le cancer, une perte d’emploi, un déménagement
brusque.
Il peut y avoir une catastrophe écologique de grande ampleur:
le papa décède dans un accident de voiture et la maman
fait une grave dépression suite au décès de son
mari…
Conclusion
Je suis certaine qu’en lisant cet article vous vous êtes
demandé quelle sorte de jardinier vous êtes ou vous serez,
si vous n’êtes pas encore parent. Vous avez sûrement
reconnu des sortes de plantes-enfants et des saisons d’attachement
Vous vous êtes souvenus d’histoires où la météo
n’a pas été favorable…peut-être avez-vous
même été victime d’une grave tempête
dans votre vie….
En espérant que vous verrez vos précieuses petites plantes
sous un angle nouveau et utile, que vous serez indulgent pour le jardinier
que vous êtes et que vous faites tout de même confiance
en la puissance de la nature de se renouveler, de s’adapter et
de nous étonner.
Nous invitons ceux d’entre vous qui souhaitent en savoir plus
sur mes «trucs» de jardinage à surveiller la sortie
de mon livre. En attendant, prenez le temps de visiter votre jardin,
de l’admirer, de le comprendre, de le rêver, de le déminer,
de le soigner et de lui donner le temps de vous surprendre à
toutes les saisons.
Johanne Lemieux,
travailleuse sociale, conférencière,
auteure, formatrice et mère par adoption de trois enfants.
Bureau de Consultation en Adoption de Québec
Source: Journal La Cigogne. Fédération des parents adoptants
du Québec, Printemps 2006
Copyright BCAQ 2006
Aucune reproduction permise sans autorisation bcaq@bellnet.ca
© Copyright 2006 -
Johanne Lemieux - Gilles Breton Tous droits réservés.
Date de publication: septembre 2006
URL = http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/attachement2.html
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