La dépression postadoption
Elle passe
souvent sous silence. En fait, dans la plupart des agences d’adoption,
chez les travailleurs sociaux et dans la communauté médicale
en général, on n’y prête pas attention, on
l’ignore, on ne reconnaît pas son existence, mais elle existe
bel et bien.
D’après une enquête menée par
la Eastern European Adoption Coalition (EEAC), 65 % des mamans adoptives
en sont affligées. Elle guette n’importe quel nouveau
parent adoptif et parent adoptif qui en est à deuxième
adoption ou plus. Pourquoi ?
Il est reconnu sans contredit que la dépression
post-partum existe et elle est due en grande partie à un changement
hormonal. Elle frappe sous sa forme bénigne, de 50 à
80 % des mères qui accouchent. Pour les parents qui adoptent,
la raison qui explique la dépression postadoption n’est
certes pas reliée à un changement hormonal. Elle
tire plutôt ses origines dans le long cheminement préadoption,
l’attente et l’arrivée tant attendue de l’enfant
adopté.
La plupart des parents adoptifs sont passés pendant
des années par le tumulte du haut et des bas de l’infertilité.
La plupart des parents adoptifs ont dû vivre le deuil de
l’enfant biologique pour ensuite se tourner vers l’adoption.
L’étape préadoption, les démarches
d’adoption, l’attente frénétique, les mille
et une même questions qui fusent de part et d’autre sur
l’enfant à venir, sur le moment du départ, les préparatifs
de voyage, le voyage en terre étrangère et enfin l’arrivée
de l’enfant par personne accompagnatrice ou avec ses parents,
le décalage horaire, le choc culturel, la barrière de
la langue, les problèmes médicaux, voilà toutes
les conditions réunies, étalées sur une période
de temps plus ou moins prolongée, qui font grimper le stress
à un niveau très élevé.
Un moment fou de bonheur, l’euphorie. Les amis,
la parenté, les cadeaux qui affluent. Puis le choc de la
réalité : cet enfant est là pour rester. Ce
n’est plus l’enfant dont on regardait tendrement la photo
et à qui on envoyait des «becs soufflés».
Il bouscule les habitudes de vie. Les rêves, les attentes
irréalistes, la réunion avec l’enfant qui tarde
à se concrétiser, le manque de sommeil, le choc de la
réalité et parfois la déception d’avoir un
enfant qui ne soit pas conforme à celui issu de son imagination
frappent de plein fouet les parents adoptifs. Tout n’est
pas aussi beau ni aussi rose qu’imaginé. Bon nombre
de parents se sentent coupables d’éprouver des sentiments
d’ambivalence, de rancœur et de colère envers leur
enfant. La croyance populaire d’amour et d’attachement
instantané en est une imaginaire et très irréaliste.
Après l’euphorie du début, se succèdent
les moments, souvent difficiles, de découverte et d’ajustement
à l’enfant. Selon les parents interviewés
lors de l’enquête de la EEAC, l’attachement véritable
à l’enfant s’étale sur une période
variant de deux à six mois.
Le manque de préparation à l’arrivée
de l’enfant adopté et le manque de soutien une fois cet
enfant arrivé tel qu’il existe dans le cas d’une
naissance, c’est-à-dire les divers services prénatals
et postnatals offerts en milieu communautaire, contribuent à
aggraver la situation dépressive. L’entourage ne
comprend pourquoi, qu’après avoir tant attendu et tant
longtemps voulu cet enfant, une personne se sente aussi déprimée.
Au risque de décevoir et de bouleverser leur entourage,
plusieurs parents adoptifs taisent donc leur souffrance, une souffrance
souvent accompagnée de déception, de remords, de honte
et de culpabilité.
La majorité des parents adoptifs adoptent des enfants
qui, la plupart du temps, ne sont plus des nouveau-nés, donc
qui sont plus âgés, qui ont un passé dont on ignore
l’histoire et qui ont souvent vécu en milieu institutionnel.
Tous les parents adoptifs adoptent des enfants qui ont souffert,
à un degré ou à un autre, d’une perte et
de l’abandon. Les enfants ont souvent des difficultés
et des problèmes d’ordre scolaire, neurologique, psychologique
et médical. Il n’est pas rare que l’enfant
ne s’attache qu’à un seul de ses parents. Le
parent délaissé se sent triste, rejeté et déçu.
Un sentiment de frustration, d’impuissance et d’inquiétude
peut envahir le parent.
Toujours selon l’enquête de la EEAC, 77 % des
participants ont déclaré avoir ressenti les effets de
la dépression pendant une période variant de deux à
douze mois, et de ce nombre, 45 % pendant six mois et plus.
Comment palier à la situation
Accepter qu’un parent puisse souffrir de dépression
postadoption et une préparation dans le cas où cela
se présenterait sont deux étapes pour écourter
la période dépressive. Discuter de cette possibilité
avec le principal intervenant en soins de santé, avec le futur
pédiatre de l’enfant, avec l’agence d’adoption
afin qu’elle puisse aider le parent ou l’aider à
obtenir de l’aide. Les risques de rechute dépressive
sont plus élevés si un parent a déjà souffert
de dépression.
Tout comme avec l’arrivée d’un enfant
biologique, un temps d’ajustement est nécessaire. Le
maximum de temps passé auprès et avec l’enfant est
primordial.
La clé de la survie à la dépression
postadoption réside dans la préparation. L’adoption
comporte des risques. Les surprises, les frustrations et la régression
font partie des risques de l’adoption internationale. L’attachement
prend du temps. Le périple de l’adoption ne cesse
pas le jour où l’enfant franchit les portes de son pays
d’adoption. Ce n’est que le point de départ
d’un long voyage. À chaque jour suffit sa peine.
Nycole Dumais
Publié dans «Fleurs du monde»,
journal de l'association Familles
au coeur québécois, hiver 2003.
© Copyright 2001 -
Nycole Dumais - Gilles Breton Tous droits réservés.
Date de publication: 27 juin 2003
URL = http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/dépression.html
|