Les douze pièges qui guettent
les nouveaux parents adoptifs
Choisir de
fonder une famille en adoptant, c'est toute une aventure! Il y a des
moments de doute, d'émerveillement, d'angoisse, de frustration
avant, pendant mais aussi après l'arrivée de l'enfant.
Devenir parent adoptif, c'est d'abord et avant tout devenir parent tout
court. Cependant, pour se sentir compétent comme nouveau parent
adoptant, il y a des spécificités que l'on doit comprendre,
des outils différents pour remplir le même rôle.
Hors, il y a très peu de littérature ou de services
disponibles pour outiller spécifiquement les nouveaux parents
adoptants. C'est comme dans les contes où toutes les difficultés
se terminent avec l'arrivée de l'enfant tant désiré!
Pourtant la réalité est trop souvent bien différente
et les parents risquent de tomber dans plusieurs «pièges»
qui peuvent avoir des conséquences assez graves pour eux et leur
enfant. Voici les dix pièges les plus fréquents en adoption.
1- Le mythe de
l'attachement mutuel instantané
Ce mythe vient de l'époque où les parents québécois
qui désiraient adopter étaient invités à
visiter les crèches des orphelinats. On leur disait «celui
qui vous tendra les bras, c'est le vôtre». Ce mythe origine
aussi d'un autre mythe: celui qui prétendait que lorsqu'une mère
accouche, dès qu'elle voit son enfant, c'est l'amour automatique.
L'expérience nous démontre que chaque cas est unique
et se vit de façon unique. Les sentiments positifs ou négatifs
qui sont ressentis très intensément au moment du premier
contact, ne sont ni la garantie du succès, ni de l'échec
de l'attachement et de l'amour. Une adoption, tout comme une naissance,
c'est la rencontre de deux êtres totalement différents.
Ils ont désespérément besoin l'un de l'autre, mais
tout est à faire, à bâtir. Tout comme en amour,
cela peut être un coup de foudre ou se construire très
lentement.
Une autre page du site est justement consacrée à l'attachement
au nouvel enfant.
2- Le syndrome de
réparation
En plus de la possibilité que l'apprivoisement demande du temps,
les parents adoptifs doivent aussi composer avec la culpabilité,
très irrationnelle, de ne pas avoir été là
pour leur enfant avant l'adoption. Plus l'attachement mutuel se concrétise,
plus ils constatent les petites insécurités, les problèmes
de santé, les retards causés par le manque de stimulation,
et plus ils se disent: «Cela n'arriverait pas si j'avais été
là depuis sa naissance et même avant!» Ceci est particulièrement
vécu par les parents d'enfants plus âgés car «l'absence»
a été plus longue.
Rationnellement, les parents veulent être réalistes,
aider sans mettre de pression, ne pas avoir trop d'attentes. Mais, au
plan émotif, plusieurs parents peuvent vivre un profond sentiment
d'échec ou d'impuissance ou de frustration devant tous les efforts
demandés à l'enfant pour «rattraper le temps perdu»
et l'amener rapidement au niveau de développement où il
serait s'il avait été avec eux depuis sa naissance. C'est
ce que nous appelons le syndrome de réparation, c'est-à-dire,
l'illusion qu'avec assez d'amour, de temps, d'effort, nous pourrons
effacer les blessures du passé.
3- Le piédestal
Lorsque des parents adoptifs sont confrontés à des problèmes
de comportement, de retard scolaire, d'instabilité émotive
de leur enfant, ils essaient d'abord de se débrouiller seul,
comme tout le monde. Par contre, lorsque ces problèmes dépassent
les compétences de base et qu'ils doivent consulter un professionnel,
certains parents hésitent, attendent trop, s'épuisent
par peur d'être mal jugés.
Après tout se disent-ils, contrairement aux parents «
ordinaires », ils ont été évalués comme
ayant les capacités nécessaires pour être des parents
adéquats! Alors pourquoi se sentent-ils si incompétents
face à ce problème? Ils ont peur de se faire dire : «Vous
avez tout fait pour avoir cet enfant! Débrouillez-vous maintenant!!»
4- La lune de miel
Parfois le premier contact, les premiers jours se passent tellement
bien. L'enfant est calme, docile, semble heureux. Tout est parfait et
les parents pensent que la partie est gagnée, qu'ils sont faits
l'un pour l'autre et que cela va toujours continuer. Bien sûr,
c'est vrai dans certains cas. Mais, plus souvent qu'autrement , c'est
ce qu'on appelle la lune de miel.
L'enfant est heureux d'être adopté mais il a si peur
qu'on le rejette, qu'il se conforme exactement à ce que ses nouveaux
parents attendent de lui. Puis, lorsqu'il est rassuré, lorsqu'il
sait qu'il est dans un milieu stable et définitif, lorsqu'il
commence à sentir l'attachement, commence la période de
testing. Inconsciemment l'enfant se dit: «ils disent qu'ils m'aiment,
mais m'aimeront-ils encore si je casse mes jouets, si je crie, si je
refuse d'aller à l'école etc.?»
Cette période peut durer quelques semaines ou littéralement
des années. Dans certains cas extrêmes, l'enfant ne sera
jamais rassuré à cause de carences affectives trop graves.
Le lien sera toujours fragile. Les parents auront beau répéter
mots, gestes, l'enfant n'intègrera rien, comme s'il était
une chaudière sans fond. Il aura toujours soif même si
on lui donne toute l'eau du monde. Il y a alors risque d'épuisement
des parents qui, malgré toute la meilleure volonté du
monde, n'arrivent pas à se sentir «adoptés»
par l'enfant.
5- C'est merveilleux!
Il est bien partout!
Après l'arrivée de l'enfant, certains parents sont très
fiers de dire à quel point leur petit est sociable, facile en
publique; ils sont fiers qu'il aille dans les bras de tout le monde
sans avoir peur, qu'il ne pleure pas lorsqu'on le laisse à la
garderie.
Il faut être prudent dans notre interprétation: ce comportement,
chez un enfant biologique, élevé par ses parents depuis
sa naissance, est un signe de sécurité, une capacité
à se détacher sainement d'eux; par contre chez un enfant
adopté, ce même comportement peut être signe d'une
difficulté à créer un lien significatif avec ses
parents.
Pour cet enfant, tous les adultes gentils sont égaux dans son
coeur du moment où ils répondent à ses besoins.
L'enfant reproduit alors le modèle qu'il a vécu en orphelinat
où plusieurs nounous s'occupaient de plusieurs enfants. Si ce
comportement dure trop longtemps, on devra alors parler de «troubles
de l'attachement»
C'est pourquoi il est si important de prendre beaucoup de temps avec
l'enfant à son arrivée, afin que pour lui, ses parents,
ses frères et soeurs deviennent vraiment sa référence,
sa sécurité.
6- J'en veux! J'en veux!
A l'heure du déjeuner dans le restaurant de l'hôtel,
une petite guatémaltèque de trois ans est debout sur sa
chaise dans le restaurant de l'hôtel et crie en piochant des pieds
«Dos helados! Dos helados!» (deux crèmes glacées).
Ses nouveaux parents, voulant l'apprivoiser (et parce qu'ils sont un
peu embarrassés), lui donnent de la crème glacée
pour déjeuner et ce pendant 2 semaines. Voilà donc le
grand défi ! Comment apprivoiser un enfant doucement sans accepter
tous ses caprices!
Il faut d'abord comprendre que, pour un enfant en orphelinat, les
preuves d'attention et de tendresse n'ont souvent été
obtenues que par la nourriture ou des objets. L'enfant va donc essayer
le même comportement. Il faut aussi comprendre que l'enfant n'a
aucune idée de ce que sont les règles de vie normale dans
une maison, dans une famille.
Comme parents, on doit d'abord créer un lien affectif, démontrer
que les vraies preuves d'amour sont davantage les caresses, l'attention,
la disponibilité, la préoccupation, l'écoute, la
consolation, la valorisation, plutôt que des preuves uniquement
matérielles.
On doit en même temps apprendre rapidement à l'enfant
des règles de vie qu'il aurait appris graduellement, s'il était
dans la maison depuis sa naissance. Si on se mettait à compter
vraiment toutes les règles dans une maison, il y en aurait des
centaines. Alors, comme parent, il faut y aller graduellement et établir
ensemble pas plus de 10 règles très claires au début.
Ces règles doivent concerner des mesures de sécurité
et de comportements qui correspondent à notre vie quotidienne
à nous, à nos valeurs. Il faut aussi favoriser dans la
mesure du possible des renforcements positifs plutôt que l'application
de conséquences punitives.
7- Je suis enfin parent,
alors pourquoi je me sens triste? 3
On connaît tous une maman qui a souffert de dépression
post-partum. Sans minimiser les origines en partie purement biologiques
de ce problème dans le cas d'un accouchement, plusieurs études
récentes parlent de la réalité du «syndrome
de dépression post-adoption». Il y aurait un phénomène
de «sevrage d'adrénaline» purement physique en plus
de tous les ajustements psychologiques normaux lorsqu'on passe du projet,
du rêve, à la réalité quotidienne. Ce syndrome
se caractérise par :
- un étrange sentiment d'anxiété devant l'ampleur
de la responsabilité que l'on vient daccepter pour la
vie;
- une mélancolie du quotidien après des mois, voire
des années d'émotions très fortes;
- un sentiment d'impuissance devant certains comportements de l'enfant;
- le deuil de notre vie antérieure;
- l'incompréhension de notre réseau de support naturel
(parents, amis), ce qui cause un sentiment d'isolement.
8- Je pensais avoir réglé
ça!
Une maman va patiner avec sa fillette de 4 ans qui a un plaisir fou
et qui se jette dans ses bras en lui disant «Maman, je t'aime gros!!»
Cette maman se met à pleurer de façon incontrôlable
car sa propre mère n'a jamais pris le temps de jouer avec elle.
Pour devenir un adulte accompli et mûr, l'être humain
a besoin d'apprendre à vivre avec les douleurs, grandes ou petites,
de l'enfance. Il apprend à rationaliser, à régler,
à vivre avec la mort d'une mère, les relations tendus
avec un père, la jalousie ressentie envers un frère ou
une soeur etc. Nos parents étaient trop sévères?
Nous nous promettons bien de ne pas l'être trop! Nos parents ne
nous encadraient pas assez? Nous nous promettons bien d'avoir de la
discipline avec nos enfants!!
Lorsqu'on devient parent, les choses ne sont plus si simples. Les
décisions que nous avions prises auparavant étaient théoriques,
rationnelles. Mais au quotidien, avec un enfant, ce sont souvent les
émotions qui prennent la place. Les «fantômes»
du passé reviennent malgré notre volonté. Il faut
alors s'arrêter, réfléchir, accueillir ces émotions
et évaluer ce qui appartient à notre relation présente
avec l'enfant et ce qui relève de notre relation passée
avec nos parents.
9- On s'entendait si
bien avant!!!
Les statistiques sont précises: l'arrivée d'un enfant,
par adoption ou biologiquement, représente le plus grand test
de la solidité d'un couple. Un fort pourcentage de séparations
se produit dans l'année après l'arrivée d'un enfant.
Nous étions un couple d'amoureux; maintenant nous devenons un
couple parental. Nous devons nous transformer en une équipe efficace
et cohérente pour répondre adéquatement aux besoins
d'un petit être en devenir.
C'est à ce moment que les petites fragilités ressortent:
problèmes de communication, habiletés à résoudre
les conflits, différences dans nos méthodes éducatives
qui nous viennent des modèles de nos parents, irritants avec
la belle famille, etc. La fatigue des nouvelles responsabilités
aidant, les confrontations, les mésententes peuvent être
beaucoup plus fréquentes.
Il faut alors se rappeler qu' «une famille heureuse, ce n'est
pas une famille sans problèmes, mais une famille qui est capable
de faire face efficacement aux problèmes, de les surmonter au
fur et à mesure».
10- L'amour peut tout
arranger!
Voilà un mythe qui peut avoir des conséquences graves
dans les situations d'adoption d'un enfant plus âgé qui
présente des carences affectives importantes.
Certains enfants n'ont pas eu, à certaines étapes de
leur développement, les bases d'affection qui leur étaient
nécessaires; les tendresses, les attentions, les encouragements
qui leur auraient permis de se bâtir une estime de soi, une conviction
qu'il vaut la peine qu'on s'occupe d'eux!
Ils ont des troubles sérieux de carences affectives. Au sens
figuré du terme, on pourrait comparer ces enfants à une
maison qui a été bâtie sans fondation. Les parents
peuvent essayer autant qu'ils le peuvent, de colmater les brèches,
la maison demeure toujours très fragile, prête à
s'écrouler à tout moment.
11- L'inavouable
déception
Que ce soit dans les premiers jours, semaines ou mois après
l'arrivée, plusieurs parents vivent une profonde déception
par rapport à l'enfant qui leur a été confié.
On peut être déçu par rapport à l'enfant:
parce qu'il est moins beau que nous l'espérions, parce qu'il
refuse de venir dans nos bras mais reste sans problème dans les
bras de notre conjoint, parce qu'il nous semble "anormal " dans ses
réactions et que l'on craint un retard mental, parce que l'on
découvre plus tard une maladie grave.
On peut aussi être très déçu face à
nous-mêmes: on ne se sent pas aussi bon parent que l'on pensait,
on est déçu de nos émotions profondes face à
cet enfant, déçu de notre conjoint comme père ou
mère, etc.
Mais à qui donc va-t-on avouer cela quand tout notre entourage
nous félicite, nous dit qu'il est beau, que l'on doit donc être
content après tant d'années d'efforts. Ce n'est pas non
plus au pique-nique annuel de l'agence que l'on va parler de ça
aux autres parents adoptifs. On n'osera pas non plus avouer tout cela
à la travailleuse sociale qui vient faire le rapport progrès
pour le jugement du tribunal !!!
Il faut cependant se mettre en contact avec ses déceptions,
ne pas les nier si on veut faire le deuil de l'enfant "rêvé"
et accueillir l'enfant réel. Comme dans tous les deuils, il y
a une phase de négation, de colère, de dépression
pour ensuite finir par trouver une certaine sérénité
vis-à-vis cette perte.
12- Je souligne
la différence, j'ignore la différence
Un autre piège qui guette les nouveaux parents adoptants, c'est
d'exagérer le fait de l'adoption ou de minimiser le fait de l'adoption.
Par exemple, certains parents sont si fiers de leur petite d'origine
chinoise qu'ils transforment la maison en pagode, se mettent à
manger avec des baguettes tous les jours, apprennent le mandarin en
famille et racontent à tous continuellement devant l'enfant leur
magnifique expérience d'adoption!!
À l'opposé, certains parents cherchent à effacer
toutes traces du passé de l'enfant comme ce couple qui pensait
bien faire en jetant tous les vêtements et petits objets de l'enfant
dans les poubelles de l'aéroport, pour que l'enfant reparte "en
neuf ", pour qu'il oublie son passé pénible.
Dans les deux cas ces gens font de graves erreurs qui auront des conséquences
plus tard. L'enfant doit apprendre à fonctionner avec ses deux
identités en ayant la permission d'être chinois ou roumain
lorsqu'il en ressent le besoin et d'être "québécois
pure laine " lorsqu'il le désire. Cela dépendra des périodes
de sa vie, des évènements, des sujets abordés,
des difficultés rencontrées.
De même, pour les parents, il faut savoir faire la part des
choses: si l'enfant va bien ou mal, il ne faut pas tout expliquer par
l'adoption ou toujours nier qu'il peut y avoir une partie d'explications
dans le passé de l'enfant ou dans son bagage génétique.
Le grand défi est de suivre le rythme de l'enfant et les étapes
de son développement. C'est aussi de rester objectif et ouvert:
parfois les difficultés viendront du fait de l'adoption et d'autres
fois il faudra se questionner dans nos attitudes parentales et les réajuster.
Michelle Bernier, travailleuse sociale
Johanne Lemieux, travailleuse sociale
Centre de santé et CLSC Paul-Gilbert
Novembre 1998
Notes:
- Steinhauer , Paul.D «Traiter les troubles de l'attachements
:un modèle de traitement en foyer de groupe», Revue Prisme,
automne 1996, traduit par Denise Marchand.
- HISTOIRE D'AMOUR entre France, Stéphanie et Charles.
- ROOTS & WINGS, Adoption Magazine, Post Adoption Depression Syndrome,
June Bond.
© Copyright 2001 -
Johanne Lemieux - Gilles Breton Tous droits
réservés.
URL = http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/pieges.html
|