Nos réactions émotives aux questions indiscrètes

 

D'où vient votre fille?

Nous sommes souvent abordés par des inconnus qui nous questionnent, devant notre enfant, sur l'adoption et ses origines. L'adoption interraciale ne passe certes pas inaperçue et nous avons à gérer de multiples réactions personnelles.

«Nos réactions émotives à ces questions semblent toucher à trois grands thèmes: le deuil de la grossesse, de l'accouchement et de la transmission génétique, la projection de nos sentiments d'abandon et la peur du racisme.»

Je classerais les interventions des étrangers en deux grandes catégories: les interventions pertinentes et les impertinentes. Lorsque les enfants sont en bas âge, les questions touchant aux origines ethnique ou raciale, à l'âge lors de l'adoption... m'apparaissent correctes. Celles concernant le coût de l'adoption, parlant d'abandon devant notre enfant manquent de tact et de sensibilité.

J'ai eu à faire face seulement à la première catégorie de questions. Bien que ces interventions soient souvent accompagnées de compliments: «Comme elle est belle!», elles m'agaçaient, me choquaient. Je me suis rendu compte que nombreux étaient les parents à réagir de la sorte.

Je me suis interrogée sur le sens de nos réactions face aux interventions que je nomme «pertinentes». Leur signification semble varier en fonction du cheminement individuel et ou familial des parents adoptifs. Toutes nos réactions parlent de nous, pas de l'autre. Ainsi, ma réaction m'appartient et la vôtre vous appartient. Pour changer cette situation intérieure, c'est sur nous que nous devons travailler i.e. devenir conscients de nos émotions (colère, peur, tristesse) et de nos pensées.

Nos réactions émotives à ces questions semblent toucher à trois grands thèmes: le deuil de la grossesse, de l'accouchement et de la transmission génétique, la projection de nos sentiments d'abandon et la peur du racisme.

Le deuil de l'enfant biologique

Le deuil est une expérience douloureuse reliée à une perte. Le mot «deuil» ne s'applique pas seulement à la mort d'un être cher mais à tout ce dont nous avons à renoncer, temporairement ou définitivement, au cours d'une vie.

Certains renoncements sont inhérents aux étapes de la vie.

Ainsi, nous devons affronter la perte des illusions, la dé-idéalisation des parents, la perte de la jeunesse... Il y a des renoncements situationnels: un échec scolaire, la perte d'un emploi, un déménagement, une séparation...

«Les questions des autres, en présence de notre enfant, nous renvoient plus ou moins consciemment à l'abandon: notre enfant a, un jour, été laissé par ses parents de naissance.»

De nombreux parents adoptifs ont dû renoncer au désir de procréer. Comment s'effectue ce renoncement? Il est fort possible que ces parents ont eu à traverser certaines étapes identifiées par Elisabeth Kübler-Ross se rapportant aux mourants: le choc, le refus, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation.

Il y a des moments clés où la blessure s'éveille. Pour certains (es) à chaque mois lors des menstruations, lors de démarches infructueuses en clinique de fertilité, de fausses-couches, la naissance d'un enfant mort-né, l'hystérectomie ou une ovariectomie. Certains autres ne partagent pas le même désir d'enfant. Tout ce qui touche à la maternité (paternité) et au monde de l'enfant peut être une occasion de nous éveiller et d'avancer davantage vers cette acceptation nécessaire. Ce processus fait de renoncement et d'acceptation est une étape préalable à l'adoption.

Le deuil de l'enfant biologique est donc déjà amorcé lorsque le couple fait des démarches d'adoption. La peur de ne jamais être parent réapparaît quand les démarches d'adoption stagnent, se compliquent.

Le deuil de ne pas avoir procréé peut se poursuivre même lorsque le désir d'enfant est comblé. Cela peut être aussi simple que de ressentir, en tant que femme, notre désir d'avoir porté notre enfant actuel. Avant d'être maman de ma fille, je n'avais pas ressenti le désir de porter et d'accoucher d'un enfant. Quelle ne fut pas ma surprise de ressentir mon désir que mon enfant actuelle (pas une autre) vienne de mon ventre... C'est un désir bien personnel d'avoir eu le plaisir de la porter, de la sentir en moi et de l'accueillir à sa naissance... C'est aussi un désir plus altruiste que ma fille n'ait pas à vivre tout le processus de la révélation incluant le deuil, la crise d'identité. C'est un deuil bien doux de ressentir mon désir de l'avoir portée. En fait, il s'agit d'être conscient(e) de ce qui est là et de l'accepter.

En psychologie, on dit que les inconscients se parlent. Ma fille de 4 ans a créé un jeu qu'elle nomme «sortir du ventre».

C'est le jeu de la naissance où je l'accueille, comme si elle venait de naître, avec les gestes et les mots d'amour de la naissance. Ce scénario, c'est elle qui le demande. Je crois qu'il est réparateur pour elle, très bon pour moi et qu'il lui permettra d'aller plus avant dans sa recherche d'identité.

Cette notion de deuil à compléter peut surprendre lorsqu'on est déjà des parents comblés; mais il n'en demeure pas moins une réalité fréquente.

En tant que parents adoptifs d'enfants d'un pays étranger, cela présuppose que nous acceptions de ne pas nous retrouver physiquement dans notre enfant. Leur apparence physique n'est aucunement reliée à notre génétique. Être conscients de cette réalité et de nos désirs parfois que notre enfant nous ressemble physiquement est encore un pas vers ce deuil nécessaire. Cette reconnaissance nous permettra d'être attentifs à notre enfant lorsqu'il nous parlera de sa peine de ne pas nous ressembler ou d'être différent des autres enfants. Il arrive que malgré tout, nous trouvions des ressemblances avec notre enfant: des cheveux semblables, une même forme de visage... Eh bien, tant mieux! De plus, vivant avec nous, notre enfant s'identifie à nous, copie nos gestes, mimiques et finit par avoir des «airs de famille». Côté narcissique, nous nous rattrapons en nous attribuant des compliments face à ce qu'ils (elles) deviennent!

La projection de notre sentiment d'abandon

Les questions des autres, en présence de notre enfant, nous renvoient plus ou moins consciemment à l'abandon: notre enfant a, un jour, été laissé par ses parents de naissance.

Quand on s'imagine une scène «d'abandon», on ne peut faire autrement que d'être touché. On s'identifie à cette petite fille laissée seule sur la place publique... Cette image peut facilement nous émouvoir.

Avoir pris conscience de sentiments de rejet et d'abandon nous permettra de nous identifier à la souffrance de notre enfant. C'est une grande richesse d'avoir cette empathie. Par contre, on pense parfois réagir pour le (la) défendre alors qu'il (elle) n'est pas attaqué(e). On réagit à nos peurs. En général, l'enfant de moins de 4 ans n'est pas encore à la peine d'avoir perdu ses parents de naissance.

Par ses questions, l'autre fait intrusion dans un domaine touchant aux émotions profondes. Il fait intrusion dans le processus de la révélation qu'on voudrait davantage contrôler. Si parfois les commentaires des autres amènent notre enfant à se questionner, notre rôle d'accompagnateur sensible entre en jeu. Nous pouvons nous demander: «que veut-il savoir?»; «que sait-il?»; «que ressent-il?». Il faut aussi se dire que lorsqu'un enfant est touché par une intervention, c'est qu'il est souvent prêt à faire face à une plus grande compréhension.

La peur du racisme

Les gens nous renvoient à l'évidence de la différence raciale entre notre enfant et nous. Cela peut éveiller encore plus ou moins consciemment notre peur du racisme, notre peur que notre enfant souffre un jour d'exclusion.

«L'adoption est une réalité «très visible». En raison de cette visibilité, nous avons davantage à en répondre publiquement. Il semble bien que telle sera leur histoire. »

Nous voulons tous que nos enfants aient leur place dans la famille élargie, à la garderie, à l'école, dans le voisinage... Nous souhaitons que leur différence raciale ne leur fasse pas préjudice.

Dans l'ensemble, les gens trouvent nos enfants charmants (es). En sera-t-il toujours ainsi? Au tout début, quand les gens m'interrogeaient sur les origines de ma fille, je répondais qu'elle était d'origine chinoise. Dans ma tête et dans mon coeur, j'insistais sur le mot «origine». Elle était née en Chine mais vivait ici au Québec. Je désire qu'elle soit et devienne une citoyenne à part entière. Il n'en demeure pas moins qu'elle sera toujours perçue comme étant différente de la majorité québécoise.

Notre perception de la réalité est faite d'oppositions: on est garçon ou fille, homme ou femme, grand ou petit, gros ou mince... Bien que non dichotomique, la différence raciale est une réalité observable du même ordre. Nous faisons souvent, à notre insu, des décodages perceptuels reliés aux ethnies et aux races. Voir la différence raciale n'est pas du racisme: c'est l'observation de ce qui est.

Nos filles sont d'origine chinoise. Leur différence physique demeurera visible. Elles sont différentes de par leur race et nous sommes des familles différentes (adoption et multi-ethnie).

Par contre, le racisme existe. Beaucoup de gens n'aiment pas la différence. À nous d'être à l'affût des préjugés raciaux dans le discours des gens, les farces et à les dénoncer. Il nous incombe aussi d'être conscients de nos difficultés à accepter la différence sous toutes ses formes afin d'être plus libres nous aussi de préjugés.

Clarifier mon expérience face à l'adoption m'apparaît essentiel pour moi-même ainsi que pour ma fille. Nous sommes en tant que parents des modèles d'expression et d'affirmation. Quel modèle voulons-nous offrir à nos enfants face à leur histoire? Je désire que ma fille soit heureuse, fière et acceptante de ce qu'elle est: son identité d'être adoptée et son identité raciale font partie de son identité globale. Je désire lui envoyer des messages congruents, sans ambiguïté. Dans ce sens, ma manière de réagir aux autres sur ces questions essentielles est importante pour son devenir.

Il semble donc que de simples réactions a priori anodines témoignent, quand on s'y attarde, de la complexité de l'être.

Deux ans plus tard...

Malgré qu'elles vieillissent, il arrive encore que des gens nous interpellent avec ces mêmes questions. Leur adoption est une réalité «très visible». En raison de cette visibilité, nous avons davantage à en répondre publiquement. Il semble bien que telle sera leur histoire.

Thérapie individuelle et conjugale difficultés reliées à l'adoption

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



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Date de publication: mai 2006

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Dernière modification : 6 septembre 2008