Ma maman de Chine m’aimait-elle?

 

Sommes-nous outillés pour répondre à cette question?

À diverses reprises, je vous ai parlé des deuils que doivent affronter certains parents adoptifs (deuil de la fertilité, de la continuité génétique…) et ceux des enfants adoptés (deuil d’une partie de leur histoire, des parents de naissance, de la ressemblance physique…). Ces deuils sont ce qui différencie notre cheminement de vie par rapport à celui des familles traditionnelles.

Intuitivement, nous savons qu’avoir été laissé est une réalité difficile. Cet abandon a un impact sur la formation de l’identité (qui suis-je?) et sur l’estime de soi. Munis de cette intuition et parfois pour contrer un sentiment possible d’abandon, certains parents diront souvent à leur enfant qu’ils l’aiment. Nous avons un désir légitime et une tâche centrale d’aider notre enfant à développer une estime de soi forte.

Nous devons toutefois toujours nous souvenir que pour être l’enfant que nous chérissons, celui-ci a un jour été laissé. Le jour où l’enfant comprend ce fait est un jour triste et douloureux. Une des conditions favorisant l’accès à cette souffrance est notre capacité à accueillir ses doutes, ses peines, ses colères face à l’abandon. Ce qui rend notre vie riche, c’est que nous sommes des êtres pensants; cela la rend aussi plus complexe et souffrante. Les difficultés reliées à l’adoption risquent d’augmenter avec la croissance de la capacité cognitive. Une période charnière est l’âge de 7 ans.

«Nous devons insister sur le fait que notre enfant n’est pas responsable d’avoir été laissé. Il est fréquent que l’enfant cherche des coupables à ce qui lui arrive. »

Notre empathie sera peut-être grandement sollicitée dans un avenir prochain. Un jour viendra où notre enfant nous demandera : « Ma maman de Chine m’aimait-elle? Pourquoi m’a-t-elle laissé? » Que ressentons-nous à la pensée de telles questions? Comment prendre soin de notre enfant à ce moment-là? Nous voulons répondre quelque chose que le soulagera… Quoi dire? Nous ne connaissons pas les parents de naissance, nous n’avons pas de lettres, de mots d’amour venant d’eux… Sur quoi nous appuyer pour pouvoir dire qu’elle l’aimait sûrement ou que ça a dû être très difficile pour elle de le laisser… »

Comment comprenons-nous qu’une mère (père) puisse laisser son enfant? Pouvons-nous nous identifier aux parents de naissance et croire que, même s’ils ont laissé leur enfant, ils pouvaient l’aimer? Il y a diverses façons d’arriver à comprendre la réalité des parents d’origine. Je vais en regarder quelques-unes avec vous.

Une d’entre elles consiste à comprendre le contexte social existant dans le pays d’adoption. Quelles sont les pratiques reliées aux enfants nés hors mariage? Existe-t-il un contrôle des naissances? Comment ce contrôle s’applique-t-il? Est-ce un pays pauvre? Comment est assurée la sécurité de vieillesse des parents? Quelle est la place faite aux filles dans ce pays? A partir de ces questions, quelles hypothèses pouvons-nous formuler concernant l’abandon d’enfants en Chine? Que pourrons-nous dire à nos enfants tout en protégeant leur estime de soi et sans juger les parents d’origine?

Il est important que nous développions une bonne compréhension face à ce qui peut amener des parents à laisser leur enfant afin d’aider notre enfant à bien intégrer cette réalité dans la compréhension de son histoire. Comment développer une certaine empathie face aux difficultés possibles de ce couple qui a dû laisser leur enfant? Essayons de nous représenter dans ce pays de Chine au moment de la naissance de notre enfant. Nous ne pouvons savoir ce que nous aurions fait; mais nous pouvons avoir une idée des traumatismes vécus.

Pour nous aider, pensons aussi au contexte social du Québec d’il y a à peine 40 ans où les femmes enceintes hors mariage n’avaient, en général, d’autre choix que de laisser leur bébé en adoption. Maintenant que la honte d’avoir donné naissance dans un tel contexte est levée, nous entendons des témoignages déchirants. Nous savons que la réprobation sociale a été un facteur clé. Le mouvement des retrouvailles a permis que nous entendions des témoignages de vies marquées par la culpabilité d’avoir laissé un enfant, marquées par la peine de ne jamais connaître cette petite personne, marquées par l’attente insoutenable de retrouvailles… Nous savons aussi que le lien mère-enfant se crée avant la naissance, se crée pendant la grossesse. Nous savons que ce lien est très fort. Cette autre prise de conscience nous offre la possibilité de croire qu’il est très difficile de laisser un enfant. Des phrases comme : « Ça a dû être très difficile pour ta mère de naissance de te laisser… » pourraient aider l’enfant à cheminer dans sa démarche de deuil.

Une autre manière de comprendre la perte vécue par ces parents est de retrouver à l’intérieur de soi des expériences personnelles où nous avons dû laisser des gens, des objets que nous aimions. Pour certains, la référence sera la peine reliée à une mortalité, une séparation, un divorce. Pour d’autres, ce sera l’animal ou les amis perdus. Entrer en contact avec ces renoncements nous aidera à comprendre leur peine. On peut ainsi aider notre enfant à faire le même cheminement face à ses propres pertes. Tout cela ne fera toutefois pas disparaître par magie les émotions et les questions de l’enfant face à l’abandon.

Nous devons insister sur le fait que notre enfant n’est pas responsable d’avoir été laissé. Il est fréquent que l’enfant cherche des coupables à ce qui lui arrive. Dans ce cas, ce sera tantôt la faute des parents de naissance, tantôt celle des parents adoptifs (certains auront la fantaisie d’avoir été enlevés) et tantôt sa propre faute.

«Le processus de guérison en est un à long terme. Certains auteurs disent que le deuil et la recherche d’identité d’un enfant adopté est l’histoire de toute une vie. Il ne faut toutefois pas paniquer; la situation ne sera pas dramatique tous les jours!»

L’enfant peut en effet être habité par un sentiment conscient ou inconscient qu’il est responsable de cet abandon. Le risque de se sentir coupable et honteux est plus grand lorsque l’enfant est passé par plusieurs foyers avant d’être adopté. Il importe par conséquent d’être attentif à la manière dont notre enfant interprète cette réalité. L’interprétation pourra varier dans le temps.

En psychothérapie, il est fréquent de voir des gens qui ont développé un sentiment de culpabilité face au divorce de leurs parents, la mort d’un être cher, un abus sexuel… Un facteur explicatif de cette réaction émotive est qu’il est parfois plus facile de se sentir coupable qu’impuissant face à un événement donné. Derrière un sentiment de culpabilité se cache une possibilité de changer la situation « si j’avais été différent, cela ne serait pas arrivé ». Le sentiment de culpabilité est alors ressenti à la place de l’impuissance. Il s’agit d’être, en tant que parents, attentifs à cette réalité psychologique.

Nous avons à amener notre enfant à accepter son impuissance face à l’abandon; qu’il n’est aucunement responsable d’avoir été laissé. Un travail sur l’acceptation des limites se prépare à long terme. Notre enfant n’a pas à être parfait, tout-puissant, il a le droit de se tromper et il se trompe. Il a des forces et aussi des faiblesses.

Le processus de guérison en est un à long terme. Certains auteurs disent que le deuil et la recherche d’identité d’un enfant adopté est l’histoire de toute une vie. Il ne faut toutefois pas paniquer; la situation ne sera pas dramatique tous les jours!

Je tiens à le répéter: ce qui aidera l’enfant, c’est d’être entendu dans ses émotions, validé dans ce qu’il vit. L’écho à ses paroles doit être de l’ordre de « je comprends ce que tu ressens ». Nous réajusterons après, s’il y a lieu, les perceptions et les interprétations.

À nous maintenant de trouver les mots justes permettant d’expliquer à notre enfant quel était le climat social de la Chine au moment de sa naissance faisant en sorte que des milliers d’enfants attendaient, dans des orphelinats ou des maisons d’accueil, de nouveaux parents.

 

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



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Date de publication: mai 2006

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Dernière modification : 6 septembre 2008