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L’accès aux larmes d’impuissance
«J’ai lu vos interventions sur Québecadoption.net.
J’aimerais vous poser la question suivante.
Ma fille de 6 ans a été adoptée
à l’âge de 2 ans. Elle a très souvent regardé
ses photos du voyage d’adoption et elle sait qu’elle est
née dans un autre pays. Elle ne semble pas encore réaliser
que je ne suis pas sa mère de naissance. Je veux aborder la question
avec elle mais j’ai peur de la brusquer. Je préférerais
qu’elle initie la conversation, bien sûr, mais je pense
que le temps est venu de lui en parler parce qu’elle côtoie
des petites filles elles aussi adoptées qui semblent vouloir
lui parler d’adoption. Comment me suggérez-vous de m’y
prendre? De ma part et de celle de ma fille, merci de prendre le temps
de me répondre.»
Réponse
Votre fille avait 2 ans lorsque vous êtes devenue
sa mère. Je suppose qu’elle était en orphelinat à
ce moment-là. Elle a donc vécu une rupture initiale avec
sa mère de naissance et une deuxième avec la mère
substitut, la nounou (lien également très important). Beaucoup
de pertes pour un tout petit enfant, quand on sait à quel point
l’être humain est fragile et dépendant et à
quel point le lien à la mère est primordial.
Comment était votre fille physiquement et psychologiquement
au moment de l’adoption? Se souvient-elle de cette époque?
Que peut-elle encore en dire? Il y a des enfants qui se rappellent leur
solitude… Sortez à nouveau l’album de photos et regardez-le
avec elle. Partez avec le principe que tout ce que l’on vit est
inscrit en nous et y demeure sous forme consciente ou inconsciente. De
plus, cet inconscient cherche toujours à se manifester. En ce qui
concerne les enfants, il peut apparaître dans les jeux, la manière
de s’attacher aux choses et aux gens… Parlez-lui aussi du
début de sa vie avec vous. Les livres d’enfants portant sur
les thèmes de l’abandon, de l’adoption ou de la naissance
pourraient faire ressurgir ce matériel douloureux.
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| «Le reflet de sentiments fait partie
des techniques de communication. Il consiste à exprimer, dans
les mêmes mots ou en d’autres mots, ce que la personne
vient de dire.» |
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Votre fille pose-t-elle des questions sur la naissance
en général? Y a-t-il dans votre entourage une femme enceinte?
Quand vous voyez une femme enceinte, vous pouvez attirer l’attention
de votre fille. Ces situations peuvent éveiller sa curiosité
et favoriser le dialogue recherché. Vous pouvez lui demander alors
ce qu’elle sait de sa propre naissance. Profitez de ces moments
pour lui expliquer qu’elle a grandi dans le ventre d’une autre
maman. Soyez alors très attentive à ce qu’elle ressent
et reflétez-la. Le reflet de sentiments fait partie des techniques
de communication. Il consiste à exprimer, dans les mêmes
mots ou en d’autres mots, ce que la personne vient de dire. Voici
à cet effet un petit scénario.
Enfant – Non, maman, ça ne se peut pas
que je vienne du ventre d’une autre maman.
(L’enfant semble fâché).
Mère - Tu ne voudrais pas être venue
au monde d’une autre maman.
Enfant - T’es pas fine de me parler de ça.
Mère - Ça te fâche que je te
dise que tu es née d’une autre maman.
Enfant - (L’enfant pleure.)
Mère - Tu as de la peine. Parle-m’en
encore.
Enfant - Pourquoi elle m’a laissée,
ma maman?
Le reflet d’émotions et la reformulation permettent d’aller
plus loin dans l’exploration de ce qui est présent et cela
ouvre la communication.
Votre fille sait au plus profond d’elle-même
qu’elle a été laissée. Comme je le mentionnais
précédemment, cet abandon laisse des marques importantes.
Pour moins souffrir, ce contenu émotif semble avoir été
refoulé chez votre fille. Permettre à votre enfant de faire
un deuil graduel de la mère de naissance est le rôle d’accompagnement
que la vie vous envoie.
Comment l’accompagner? Voilà une bonne
question. Tout d’abord, vous devez savoir que tout n’est pas
en votre pouvoir; votre fille restera peut-être silencieuse face
à sa situation de naissance. Ce qui est toutefois possible, c’est
de saisir toutes les circonstances où votre fille ressent une émotion.
Que faire avec ce matériel, me demanderez-vous? Il s’agit
tout simplement d’être attentive aux émotions les plus
diverses qu’elle vit et de LES REFLÉTER. Tout cela doit toutefois
se faire dans le plus grand respect de votre enfant. Si celle-ci nie une
émotion ou se fâche, vous n’insistez pas.
Pour beaucoup de parents, une approche fréquente
de nos jours est de faire appel à l’intelligence rationnelle
des enfants. Les parents parlent, expliquent les choses trop tôt
dans le processus en oubliant de s’adresser à l’intelligence
émotive de l’enfant. Cette approche développe chez
l’enfant l’esprit de contestation et non d’adaptation.
Pour s’adapter à ce qui est, l’enfant doit avoir accès
à la peine et à l’impuissance. « Ce que je veux
n’est pas possible ». L’enfant doit avoir accès
aux larmes pour s’adapter, mais pas à n’importe quelles
larmes : les larmes d’impuissance. L’enfant doit sentir de
l’intérieur qu’il ne peut pas changer certaines choses
: avoir été laissé en est une, ayant pour corollaire
que vous êtes la mère adoptive et non de naissance.
Ainsi, pour intégrer les expériences
difficiles, l’enfant doit accéder aux larmes d’impuissance.
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| «Pourquoi, me demanderez-vous, certains
enfants ont-ils accès aux émotions reliées à
l’abandon et d’autres, non? Vous savez, ces différences
individuelles s’observent également dans une même
famille. Toutefois, un facteur important pour en favoriser l’expression
est le niveau d’aisance des parents face au matériel
émotif.» |
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Lorsqu’on se sent vu dans sa souffrance, on
se sent moins seul et celle-ci diminue. De plus, être conscient
de ses émotions est un pas vers la connaissance de soi. Comment
pouvons-nous nous faire confiance si nous ne nous connaissons pas? Cette
connaissance de soi amène avec elle une sécurité
intérieure, la tolérance, l’acceptation de soi et
l’ouverture à l’autre. C’est beaucoup, ne trouvez-vous
pas?
Pourquoi, me demanderez-vous, certains enfants ont-ils
accès aux émotions reliées à l’abandon
et d’autres, non? Il y a probablement de multiples explications
à ce phénomène. Vous savez, ces différences
individuelles s’observent également dans une même famille.
Toutefois, un facteur important pour en favoriser l’expression est
le niveau d’aisance des parents face au matériel émotif.
L’absence de peur permet d’aborder adroitement des contenus
difficiles. Une question importante à se poser est de savoir jusqu’à
quel point on se connaît soi-même et si on est à l’aise
face à l’abandon, même si ce thème est douloureux
pour nous. Pour se sentir aimé, un enfant doit se sentir vu, reconnu
et pris au sérieux, ce que favorise une
communication adéquate.
Juin 2007
Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles
Québec-Asie
LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés
reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225
Date de publication: mai 2006
© Copyright - 2008Tous droits réservés. URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/psycho17.php Dernière modification : 6 septembre 2008
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