Raconte-moi mon histoire

Il était fréquent autrefois que l'enfant adopté apprenne cette réalité de l'adoption par d'autres que ses parents. Egalement fréquent qu'une fois dite, cette réalité n'était plus discutée. L'enfant apprenait qu'il ne devait plus reparler de ce sujet. Le thème était-il tabou ou les adultes de cette époque n'en percevaient-ils pas l'importance?

Au cours des dernières décennies, les Québécois se sont ouverts à la psychologie. Ils se questionnent davantage sur le développement de la personne. Les parents adoptifs sont-ils toutefois conscients que l'adoption représente un défi supplémentaire?

On se prépare à parler de l'adoption

Nombreux sont les parents qui racontent à leur enfant les événements entourant son arrivée dans la famille: l'annonce de la maternité (paternité), le voyage, la première rencontre... Ils parlent également du séjour dans le pays d'origine, des personnes rencontrées. Il sera aussi question du retour à la maison, de l'accueil de la famille et des amis de même que des premiers jours du retour. Ces récits sont parfois accompagnés du visionnement du film du voyage, appuyés par des photos.

«L'enfant «sait» intérieurement qu'il a déjà été laissé. Il est important de légitimer ses doutes en étant toutefois attentif à protéger son estime de soi, sa confiance en soi... L'enfant n'est jamais responsable d'avoir été laissé. »

Cette étape est, pour la majorité des parents, relativement facile à raconter. Pour les autres, il s'agit de comprendre le sens des difficultés: difficultés bureaucratiques, état de santé de l'enfant (maladie accompagnée de grandes peurs de perdre), attentes déçues, manque de disponibilité émotive face à l'enfant,... Il m’apparaît important de clarifier ces émotions afin qu’elles n’entravent pas les relations futures.

Les intervenants psychosociaux croient qu'il est préférable que l'enfant s'habitue graduellement à la réalité de l’abandon et de l’adoption. Ainsi, il grandit avec la connaissance de son histoire. Il y fait graduellement face en fonction de ses capacités cognitives.

C'est le rôle des parents d'accompagner l'enfant dans sa recherche d'identité, de l'aider à comprendre le plus honnêtement possible son histoire. Même difficile à dire, cette histoire lui appartient. Il importe d'en parler simplement. Il serait toutefois nuisible de donner à l'enfant en bas-âge certains détails pouvant ébranler sa sécurité intérieure.

Ayant parlé de son histoire d'adoption à une époque où l'enfant est, d'une certaine manière moins observateur, permet aux parents d'apprivoiser ce matériel et ainsi pouvoir le soutenir le jour où il posera des questions précises. Le message à donner est que les thèmes de l’abandon et de l'adoption sont des sujets ouverts. L'enfant pourra en tout temps en parler et nous serons présents à lui.

L'enfant qui apprend tardivement, souvent sans ménagement, qu'il a été adopté a inévitablement des «trous» dans son identité. Une partie importante de sa réalité a été niée. L'enfant «sait» intérieurement qu'il a déjà été laissé. Il est important de légitimer ses doutes en étant toutefois attentif à protéger son estime de soi, sa confiance en soi... L'enfant n'est jamais responsable d'avoir été laissé.

Il existe sur le marché toute une panoplie d'histoires sur l'adoption. Ces histoires permettent à l’enfant de s'identifier à divers personnages et de libérer ainsi des émotions variées.

Quand viennent les premières questions...

Les premières questions viennent de sources intérieures ou extérieures. Bien qu'ayant entendu des dizaines de fois son histoire (le voyage, la première fois où je t'ai vu(e)...), l'enfant dira un jour à sa maman: «quand j'étais dans ton ventre...». Certains parents sont surpris car leur enfant semblait avoir compris!

L'enfant s'interroge sur la naissance et sur ses origines. Sa compréhension du monde augmente; il observe que les bébés viennent des femmes. L'enfant veut savoir d'où il vient. Même s'ils sont bien préparés à cette grande question, les parents sont souvent émus lorsqu'ils l'entendent pour la première fois de la bouche de leur petit trésor.

Ils peuvent ainsi expliquer: «Tu as été conçu (fait) par un homme et une femme qu'on appelle parents naturels (parents de naissance). Tu as grandi dans l'utérus d'une femme. Tu n'étais pas dans mon ventre (utérus). Comme cet homme et cette femme ne pouvaient pas prendre soin d'un enfant et que nous voulions être des parents, nous sommes allés te chercher alors que tu étais à l’orphelinat, pour que tu deviennes notre enfant».

Cette réponse comporte deux volets. L'enfant a été conçu et porté de la même manière que les autres enfants. Cela évite les conceptions erronées que se font certains enfants adoptés sur la procréation. Le deuxième volet parle de notre désir d'être des parents. «Tu as répondu à un de nos désirs. Nous avions besoin de toi». Les parents ne sont pas des sauveurs!

Lors des premières questions, ce sont bien plus les parents qui ont de la difficulté à rétablir les faits que l'enfant à les recevoir. Il faut se souvenir que nous avons tendance à projeter sur les autres ce que nous avons vécu. Parler d'adoption peut réveiller chez le parent le désir bien légitime d'avoir conçu, porté l'enfant. Lui dire que nous ne l'avons pas porté éveille parfois cette blessure de l'infertilité, de cette fausse-couche,... Pour d'autres, cela peut mettre en contact avec des blessures narcissiques (expériences de rejet, d'isolement, de solitude,...). En général, l'enfant de 3 à 5 ans accepte sans trop de douleur l'idée qu'il n'est pas notre enfant biologique. L'accueil de cette information n'est pas trop bouleversant parce que l'enfant n'en connaît pas toute la signification.

Confrontations venant de l'extérieur

«Peu importe ce qui amène les interrogations des enfants, les attitudes parentales à avoir sont les mêmes. Il s'agit d'être prêt à recevoir ces questions, d'être là pour notre enfant i.e. avoir une attitude intérieure d'ouverture et de réceptivité.»

Des phrases comme «ton père n'est pas ton vrai père» ou «ta mère n'est pas ta mère» viendront par exemple de petits observateurs à la garderie, à l'école. Ces enfants auront remarqué la différence raciale entre les parents et l'enfant. Ces commentaires viendront aussi de petits cousins, d'enfants du quartier ou d'étrangers. Ces remarques confrontent l'enfant face à sa réalité.

Comment soutenir un enfant ébranlé par de tels commentaires? Cela peut se résumer par accueillir les faits, recevoir les réactions émotives de l'enfant et regarder ce qu'il a répondu. Quand on perçoit de l'anxiété, il est essentiel de rassurer notre enfant sur notre amour et sur la permanence de notre engagement. Un enfant qui a déjà été laissé peut avoir encore plus peur de l'abandon qu'un autre. «Tu seras toujours notre enfant, tu auras toujours une place dans notre maison, même quand tu seras grand...» seront des phrases à dire et redire.

Les questions peuvent venir n'importe quand. Par contre, il est très fréquent que les enfants s'interrogent sur leur origine lors de l'arrivée d'un autre enfant, lors d'une grossesse d'une personne significative, à l'achat d'un animal domestique de même que lorsqu'ils prennent conscience des différences raciales.

Attitudes parentales

Peu importe ce qui amène les interrogations des enfants, les attitudes parentales à avoir sont les mêmes. Il s'agit d'être prêt à recevoir ces questions, d'être là pour notre enfant i.e. avoir une attitude intérieure d'ouverture et de réceptivité. Les parents ont le devoir de développer une capacité d'être présents à l'autre.

La présence à l'autre est souvent le pendant de notre capacité à être présent à soi-même. Où en sommes-nous face au deuil de l'enfant biologique, au deuil de l'enfant parfait? Sommes-nous capables d'accepter un enfant qui ne réponde pas entièrement à nos attentes? (Le problème est le même peu importe l'origine de l'enfant) Comment réagissons-nous face à cette petite personne qui se différencie de plus en plus de nous? Autant de questions qui demandent réflexion et introspection.

Il y a divers moyens qui nous aideront à devenir plus ouverts dont certaines lectures, des discussions avec d'autres parents, la participation à des conférences, un cheminement personnel,...

Développer un langage approprié

Il importe de développer un langage approprié relié à l'adoption et d'amener les gens de notre entourage à être plus conscients de l'impact de certains mots.

  1. Dire «mère de naissance» («père de naissance») au lieu de «vraie mère» («vrai père»);
  2. Utiliser les mots «confié en adoption» au lieu «d'avoir été abandonné»;
  3. La dame qui t'a porté(e) ne pouvait prendre soin d'un bébé. (Dire d'un bébé et non de toi. Autrement, l'enfant pourrait penser qu'il a été laissé à cause d'un manque personnel). Toutefois, cette manière de parler ne l’empêchera pas de se demander pourquoi ça lui est arrivé à lui.

Deuil graduel de l'enfant

L'enfant adopté a un deuil à faire lequel s'effectue au début, tout doucement. Bien qu'il n'en comprenne pas toute la portée, l'enfant qui nous dit: «j'aurais aimé ça être dans ton ventre, maman», cet enfant a déjà amorcé un deuil. Il prend conscience de cette réalité et il en est déçu. Lorsqu'il reçoit un reflet de ce qu'il vient de dire: «tu aurais aimé que je te porte en moi», il peut aller plus loin dans sa réflexion. Peut-être dira-t-il alors qu'il aurait voulu être comme tous les autres enfants ou nous ressembler,... «J'aurais aimé te porter» sera également très bon à recevoir.

Il importe d'être attentif à ces commentaires qui peuvent parfois paraître anodins sur le désir de l'enfant de nous ressembler. Mon expérience personnelle et clinique m'indique notre grand besoin à tous de nous retrouver dans l'autre. Qui n'a pas demandé à ses parents «à qui je ressemble?» ou ne s'est pas fait dire «comme tu ressembles à ton père, ta grand-mère,...»

Peu importe la réaction de l'enfant (plaisir ou déplaisir), ces commentaires nous confirment dans une lignée transgénérationnelle.

Conclusion

La dimension de l'adoption est un défi supplémentaire face à la vie. Tant du côté des parents que des enfants, il y a des deuils à effectuer.

Pour faciliter ce travail du deuil, il importe de donner le message à notre enfant que l'adoption est un sujet dont il peut nous parler. Des attitudes parentales indiquant une présence, une ouverture et du respect de même qu'un langage approprié sont à développer.

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



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Date de publication: mai 2006

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Dernière modification : 6 septembre 2008