Le roman familial
Sans en connaître nécessairement le terme,
nous avons tous une expérience pouvant nous rattacher au concept
du roman familial. Enfants, plusieurs d'entre nous avons déjà
pensé être adoptés. A ce moment-là, le rêve
d'autres parents bien plus fins que les nôtres prenait forme.
Vous l'avez deviné, ce concept désigne
les fantasmes par lesquels un enfant modifie mentalement ses liens avec
ses parents ou sa fratrie. En situation conflictuelle, l'enfant s'invente
un roman: «ma vraie mère doit être une grande comédienne,
une femme très gentille... mon père doit être un homme
très riche, très puissant. Si j'étais avec eux, tout
serait parfait.»
Ces rêveries sont fréquentes et normales
chez l'enfant à la période de latence. Elles rendent plus
acceptables les problèmes car il y a alors un espoir de réalisation
du désir actuel, l'espoir d'un ailleurs meilleur.
L'utilisation de ce mécanisme semble être
reliée à la difficulté chez l'enfant à gérer
l'ambivalence (amour et haine) face à une même personne.
Dans certaines situations, l'enfant semblerait avoir peur que la colère
détruise la relation avec ses parents. Il préférerait
douter de l'authenticité de la relation (la relation n'a jamais
été vraie). Certains enfants réfléchissent
de la sorte: «Si mes parents me refusent telle chose, c'est qu'ils
ne m'aiment pas vraiment. Ils ne doivent pas être mes vrais parents».
Là, ils se mettent à rêvasser à des parents
idéaux.
Le roman familial chez l'enfant non adopté
Lors d'un conflit avec les parents, la fantaisie du
roman familial est utilisée par la majorité des enfants.
Il est normal d'imaginer qu'il pourrait y avoir quelqu'un d'autre qui
nous comprendrait mieux que nos parents. Cet autre peut être quelqu'un
de la famille, la mère de la meilleure amie... Parfois l'imaginaire
va plus loin, va jusqu'à s'inventer une autre filiation. Une fois
le conflit passé, la fantaisie tombe car l'enfant sait qu'il n'est
pas adopté. Cette fantaisie n'a plus à être.
Voici un exemple d'une situation conflictuelle: la
mère de Jessica (8 ans) vient de lui refuser de lui acheter des
cartes Pokémon. Jessica est très en colère. «Toutes
mes amies en ont beaucoup. Si tu m'aimais vraiment, tu m'en achèterais.
Je te déteste. Et puis, je suis tannée d'être ici,
je m'en vais». Seule dans sa chambre, Jessica pleure. Elle pense
à d'autres parents qui eux seraient plus gentils, plus permissifs...
Comment pouvons-nous imaginer la réaction de
parents à ce type de situation? Certains parents percevraient les
remarques de l'enfant dans le cadre de la frustration d'un désir.
Ils lui en feraient le reflet tout en l'aidant à canaliser sa colère.
«Tu es très fâchée que je refuse de t'acheter
d'autres cartes. Dans le moment, tu ne m'aimes pas.» Cette réponse
n'apaise pas tout de suite l'enfant; il se sent toutefois vu et à
quelque part compris. La possibilité d'être fâché
sans culpabilité se construit. De plus, l'intervention situe la
haine dans un moment précis: «Dans le moment, tu ne m'aimes
pas». Cette réponse est très pertinente.
D'autres parents se fâcheraient car ils percevraient
ces paroles comme étant injustifiées. Le commentaire de
l'enfant pourrait éveillé chez certains une blessure. Ainsi,
un parent donnant au-delà de ses capacités physiques ou
psychologiques pourrait mal interpréter le message de l'enfant
et y voir ingratitude et non-reconnaissance. «Comment peux-tu me
parler comme ça, moi qui en fais tellement pour toi... Comme tu
es ingrate!» Cette intervention amènerait peut-être
l'enfant à se taire mais également à se sentir coupable.
Il existe des manières plus douces et efficaces favorisant la réflexion
sur les liens parentaux et les désirs.
Certains autres pourraient se sentir menacés
par l'expression de la colère et du désir de s'en aller.
Ils pourraient être tentés de céder tout de suite
à la demande de leur enfant. «Je vais te les acheter tes
cartes... Quand veux-tu qu'on y aille?» À quelque part, cette
intervention enlève le droit à la colère car elle
est immédiatement sabrée par l'intervention du parent. L'enfant
peut là aussi se sentir coupable d'avoir proféré
ces paroles, sa mère étant si gentille! Cela peut aussi
l'encourager à utiliser les menaces pour obtenir satisfaction...
Finalement, notre jeune n'apprend pas à retarder la satisfaction
de ses désirs.
Que l’enfant soit adopté ou non, les
principales raisons de cette dernière attitude parentale sont:
- la peur de perdre l'amour;
- la crainte de priver l'enfant. Le désir
plus ou moins conscient de réparation: «Mon enfant a tellement
souffert de l'abandon, je vais tout lui donner». Réparation
personnelle au travers de l'enfant: «Mes parents me disaient "non"
tout le temps. Je ne referai pas la même chose qu'eux»;
- le désir d'éviter les conflits.
Nous avons tous l'expérience de voir à quel point il est
plus facile de céder à une demande que de tenir notre
bout.
Le roman familial chez l'enfant adopté
L'enfant adopté est un enfant comme les autres.
Il fait les mêmes rêveries. L'autre jour, Charlotte (6 ans)
étant fâchée dit à sa mère: «Je
suis tannée d'être ici, je m'en retourne en Chine».
Momentanément, elle croit que ses parents de naissance s'occuperaient
bien mieux d'elle. Dans ce cas-ci, l'allusion est faite aux autres parents
qui existent réellement. La fantaisie aurait tout aussi bien pu
être: «Je m'en vais chez Stéphanie, sa mère
est bien plus gentille que toi».
La différence qui existe entre les deux groupes
d'enfants (adoptés vs non adoptés), c'est qu'en ce qui concerne
les enfants adoptés, cette fantaisie a un point d'ancrage dans
la réalité. Ces enfants ont effectivement d'autres parents
quelque part dans le monde. Cet élément de réalité
peut rendre plus difficile l'abandon de ce type de fantaisie qui polarise
les qualités des deux couples de parents.
Dans l'enfance, les parents sont souvent tributaires
de superlatifs: «Ma mère est la plus fine du monde»,
«Mon père est le plus fort, le plus riche». Quand il
y a des conflits parent-enfant, l'enfant tombe facilement dans l'autre
polarité: «tu es la moins fine...» L'amour et la haine
se côtoient quotidiennement. Par conséquent, les êtres
fantasmés sont souvent les porteurs de toutes les qualités
et les parents, porteurs de tous les défauts.
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| «Nous devons également accepter
que notre enfant soit fâché face à nous ou autrui.
Nous devons aussi lui montrer à exprimer correctement sa colère.»
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Toutefois, une étude de Wieder (Brodzinsky,
Schechter, Henig, l992) mentionne la difficulté pour les enfants
adoptés de leur recherche à vivre de la colère face
aux parents adoptifs. Ils auraient peur d'être abandonnés
à nouveau. Ces enfants ont inversé la fantaisie du roman
familial dans le sens où les parents de naissance sont porteurs
de tous les défauts et les parents adoptifs de toutes les qualités.
«Vous êtes les meilleurs parents du monde, eux (les parents
de naissance) sont dégueulasses». Ces auteurs expliquent
ce phénomène par l'interprétation de l'abandon. Avoir
été laissé est vécu comme un rejet initial
suivi par un sauvetage (scénario des bons et des méchants).
À la période de latence (6-l2 ans),
les enfants doutent davantage de la stabilité de la relation parents-enfant;
les peurs d'abandon y sont plus fortes. Les enfants adoptés commencent
à avoir une meilleure compréhension de l'adoption. Ils ont
une plus grande conscience d'avoir déjà perdu les parents
d'origine. Cette conscience accrue les amène parfois à avoir
une plus grande peur de perdre leurs parents que d'autres enfants.
Compréhension de l'adoption
Selon Brodzinsky, Schechter, Henig (l992), il y aurait
trois manières de comprendre l'adoption:
- Certains enfants croient qu'ils ont été
abandonnés par leurs parents de naissance. Ils sont fâchés
contre eux;
- D'autres enfants croient que les parents adoptifs
les ont arrachés à leurs parents de naissance, les ont
volés en quelque sorte. Ils sont en colère face à
leurs parents d'adoption;
- Finalement, il y a ceux qui pensent qu'ils ont
été laissés parce qu'il leur manquait quelque chose.
Ils sont fâchés contre eux-mêmes (sentiment de culpabilité
et de honte).
On peut aussi imaginer un mélange de ces diverses
interprétations; celles-ci fluctuant dans le temps. La capacité
de l'enfant d'être en colère face aux deux types de parents
pourrait varier en conséquence.
La peur d'exprimer la colère est également
présente chez l'adulte. Elle est reliée à la peur
de perdre l'amour des autres (peur du rejet, peur de l'abandon). Les gens
préfèrent souvent taire ou nier leurs blessures que de faire
face à la peur du rejet.
Comment aider notre enfant à franchir
l'étape normale du roman familial?
Il est avant tout important de comprendre le sens
des messages de l'enfant. Dans un des cas précités, Jessica
est frustrée de faire face à un refus. Idéalement,
nous avons à faire une reformulation du genre: «Tu es en
colère parce que je ne veux pas... Tu crois qu'ailleurs on te donnerait
tout...» Dans le cas de Charlotte, il serait bon d'ajouter un peu
plus tard que sa fantaisie n'est pas réaliste: il y a dans toutes
les familles, des limites et des règles. L'enfant a à faire
face à la réalité de la vie; il a à renoncer
à la réalisation immédiate de tous ses désirs.
Nous devons aider notre enfant à développer
une tolérance à l'ambivalence dans ses relations. Pour ce
faire, nous devons nous-mêmes être conscients de nos sentiments
ambivalents et les accepter. Nous devons également accepter que
notre enfant soit fâché face à nous ou autrui. Nous
devons aussi lui montrer à exprimer correctement sa colère.
Il doit avoir le droit de ne pas vouloir nous embrasser, le droit de ne
pas vouloir être près de nous... sans remettre en question
notre amour pour lui (et vice versa). Le parent-adulte est capable d'accepter
cette distance émotive sans se sentir remis en question.
En étant nuancé dans notre manière
d'être, notre enfant apprendra la nuance. Tout n'est pas noir ou
blanc. Chaque personne a des qualités et des défauts. Il
est souvent instructif de regarder quels commentaires nous faisons sur
les autres. Sont-ils nuancés? L'ambivalence est un état
émotif normal. «Tu as le droit d'être fâché,
de ne pas aimer cette partie-là de moi (de l'autre).» Nous
devons aussi accepter d'avoir des torts, donc d'être critiquables.
«Oui, je comprends que tu sois fâché face à
moi. J'ai mal agi à ce moment-là...» C'est très
réconfortant pour l'enfant d'entendre des excuses, des regrets.
En accompagnant notre enfant dans son devenir, nous
devons être attentifs à protéger son estime de soi:
l'enfant n'est pas responsable d'avoir été laissé.
Ne jamais céder à la colère et lui dire, par exemple:
«Je comprends pourquoi on t'a laissé». Sa venue dans
notre famille répondait à notre désir d'enfant. Nous
ne sommes donc pas des sauveurs. En ce qui a trait aux parents d'origine,
nous devons nous souvenir que la perception que notre enfant aura d'eux
fera partie de son identité. Il importe d'avoir à ce sujet
des réponses justes.
Tous les enfants ont des fantaisies plus ou moins
conscientes de la personne idéale. Le danger chez l'enfant adopté
semble être une polarisation figée des qualités positives
et négatives sur chaque couple de parents. Les enfants semblent
abandonner ce type de fantaisie à l'adolescence. Ils deviennent
graduellement plus capables de concilier une image positive et négative
d'eux-mêmes et des autres. Etant appuyé sur un élément
de la réalité, le processus de résolution du roman
familial semble plus long pour les enfants adoptés. Les parents
sont les grands facilitateurs de l'intégration des sentiments ambivalents
à la source du roman familial.
Références:
Brodzinsky, D.M, Schechter, M.D., Henig, R.M. - Being
adopted - The lifelong Search for Self - Anchor Books Doubleday - l992;
Ruskai, Lois Melina - Raising Adopted Children - A Solstice Press Book
- l986;
Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles
Québec-Asie
LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés
reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225
Date de publication: mai 2006
© Copyright - 2008Tous droits réservés. URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/psycho5.php Dernière modification : 6 septembre 2008
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