Depuis des mois, ma fille me raconte toujours la même histoire.
Comment la comprendre?
Un parent de mon entourage m'a fait parvenir la lettre
qui suit:
«J'ai adopté Sarah* alors qu'elle avait
3 l/2 ans; elle a maintenant 5 ans. Quand elle a été capable
de s'exprimer en français, elle m'a parlé (le soir, au
moment du coucher) de sa nounou en Chine, me disant comme elle la tapait
souvent. Après quelques semaines où elle me parlait toujours
de sa nounou, je tentais de rassurer ma fille en lui disant que sa nounou
ne viendrait jamais ici au Canada et qu'on serait toujours ensemble.
Depuis ce temps, Sarah continue à parler
tous les soirs de sa nounou mais sous forme de jeu. Elle commence son
histoire en me disant qu'elle va me raconter quelque chose de drôle.
Elle me dit qu'elle a parlé à sa nounou au téléphone
et qu'elle doit venir à la maison. A ce moment-là, Sarah
imite la sonnerie de la porte et c'est la nounou qui vient dormir chez
nous. Au bout de quelques minutes, ma fille termine le jeu en me disant
un secret à l'oreille «Ja - mais» et elle finit en
riant.
Comment interpréter ce jeu qui revient à
tous les soirs depuis des mois?»
Le jeu, les histoires sont des moyens par excellence
utilisés par les enfants pour résoudre leurs conflits intrapsychiques.
Le jeu répétitif de Sarah est significatif. Elle cherche
à résoudre une énigme de sa vie.
Adoptée à 3 l/2 ans, Sarah a vécu
une longue période en orphelinat. La nounou dont elle parle très
souvent a suffisamment investi Sarah pour qu'un lien d'attachement ait
été créé. Cette personne a rempli auprès
de Sarah le rôle de mère-substitut et ce, peu importe notre
évaluation de la qualité du maternage. Par l'adoption, Sarah
gagne de nouveaux parents mais perd d'autres personnes significatives.
Cohabitent en elle des désirs de revoir sa nounou ainsi que des
peurs d'abandon.
Dans l'euphorie d'être les bons parents qui
allons leur donner tout ce dont ils n'auraient pu avoir accès sans
l'adoption, nous pouvons oublier les pertes de l'enfant: pertes de ce
qui était et pertes de ce qui aurait pu être. Sarah a été
laissée par sa mère de naissance, a dû quitter sa
nounou (mère-substitut), sans compter la perte de la langue, de
la culture, des petits enfants qu'elle côtoyait, de la vie en orphelinat,
d'habitudes alimentaires... Donc pertes multiples. Nous
jugeons parfois les situations en fonction de nos désirs et de
nos peurs, en manquant, malgré notre bonne volonté, d'ouverture
à l'autre.
Regardons maintenant l'histoire que raconte Sarah.
Au début, elle parle que sa nounou la frappe. Elle la représente
alors comme le «mauvais» objet (la «mauvaise»
mère) i.e. une partie négative de son expérience
introjectée (mise en elle). Aujourd'hui, elle en parle d'une manière
enjouée. Le contenu tourne autour d'une possibilité de la
revoir (désir). La nounou est maintenant perçue comme un
«bon» objet (la "bonne" mère) i.e. une partie
positive de son expérience introjectée.
Le mécanisme de défense utilisé
par Sarah dans cette histoire s'appelle le «clivage des objets».
Les enfants en bas-âge ne peuvent avoir simultanément une
image positive et négative d'une même personne. La nounou
est soit bonne ou mauvaise. En grandissant, l'être humain finit
par être capable de nuances dans ses relations. Ex. «Même
si elle est sévère, ma mère est aimante». «Je
l'aime encore même si je suis très fâchée face
à elle». Certains adultes n'atteignent toutefois jamais cette
capacité de ressentir, percevoir simultanément le bon et
le mauvais chez un même individu.
Actuellement, comment aider Sarah? Continuer à
avoir une écoute attentive et bienveillante l'aidera de même
que faire certaines reformulations et questions.
Ex. de reformulation-question: «tu imagines
qu'elle sonne à la porte et dort ici. Et après, qu'est-ce
qui pourrait se passer?» L'aider par une question ouverte à
créer d'autres images, d'autres scénarios.
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| «Nous avons tous un travail à
faire avec nos enfants (adoptés ou non) par rapport au clivage
(tout bon ou tout mauvais). Nous devons les aider à voir le
monde d'une manière plus nuancée.» |
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Autre possibilité d'intervention: «Tu
me parles souvent de ta nounou. Tu t'imagines qu'elle vient ici. Comment
ce serait pour toi si elle venait? Est-ce que tu serais contente?»
Lui donner la chance, par certaines questions, d'explorer
le monde de ses désirs et de ses peurs. Elle pourrait avoir tantôt
le goût de revoir sa nounou, tantôt avoir peur qu'elle la
ramène avec elle, perdant ainsi ses nouveaux parents... Il s'agit
aussi d'être attentive aux nuances dans le langage, le ton... Ces
interventions l'aideront à avoir accès à son monde
intérieur.
Il s'agit de poser des questions qui sont assez près
du matériel tout en ayant en tête les notions d'attachement,
de clivage et de pertes. Les enfants adoptés ont, en général,
vécu des relations d'attachement et ont à assumer des ruptures,
des pertes.
Nous avons tous un travail à faire avec nos
enfants (adoptés ou non) par rapport au clivage (tout bon ou tout
mauvais). Nous devons les aider à voir le monde d'une manière
plus nuancée. La manière dont ils perçoivent leurs
parents de naissance, leur nounou, leurs parents adoptifs influencera
leur façon de se percevoir eux-mêmes.
Avant la parution de ce texte, j'ai communiqué
avec la maman de Sarah afin de lui faire part de mes réflexions.
Une semaine plus tard, elle me parle de quelques interactions entre elle
et sa fille. Elle m'invite à vous en faire part.
Le premier soir, après que Sarah ait fait le
même scénario, elle lui dit: - «Est-ce que tu aimerais
la voir ta nounou?» D'abord surprise, Sarah laisse entendre que
«oui». Elle semble confortable.
La maman lui parle d'un éventuel voyage en
Chine où ils se rendraient à l'orphelinat et pourraient
aussi voir la nounou. Sarah est contente d'entendre cela.
Le deuxième soir: Au lieu de raconter son histoire
habituelle, Sarah veut savoir quand ils retourneront en Chine. (Le désir
de revoir la nounou peut être exprimé).
Le troisième soir: Sarah ne reparle pas de
sa nounou.
* Les noms utilisés sont fictifs
Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles
Québec-Asie
LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés
reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225
Date de publication: mai 2006
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