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Qui est la meilleure maman?
«Un matin, alors qu'elle était à
mettre son habit de neige, ma fille de 6 ans m'a demandé sur
un air taquin si j'étais sa «meilleure maman». Avant
que j'aie eu le temps de répondre, et comme si elle venait de
se rendre compte de ce qu'impliquait sa question, elle a poursuivi:
«moi, j'ai déjà eu une autre maman, un autre papa!
Ils ont dû être tristes quand ils m'ont... quand ils m'ont...»
Mais elle ne trouvait pas le mot. Alors, j'ai dit que oui, ils avaient
dû être tristes de l'avoir laissée mais qu'ils l'avaient
sans doute fait parce qu'ils ne pouvaient pas la garder et parce qu'ils
pensaient qu'elle serait heureuse. Elle a continué à s'habiller
sans paraître troublée.
Bien qu'elle ait déjà évoqué
cette question en d'autres occasions, c'était la première
fois qu'elle le faisait en prêtant un sentiment à ses parents,
comme si elle s'était mise à leur place. En y repensant,
je me demande si, en voulant la rassurer, ma réponse était
appropriée. Qu'en pensez-vous? J'aimerais avoir votre opinion
là-dessus.»
Votre lettre témoigne d'un souci de donner
à votre fille les réponses justes. Nous allons regarder
ensemble votre intervention.
Votre fille vous demande si vous êtes sa «meilleure
maman». Vous avez tout de suite compris que l'autre maman était
alors présente à son esprit; hypothèse tout de suite
confirmée. Elle ne savait pas comment nommer ce qui lui était
arrivé et vous lui avez fourni le mot «laissée»
lequel m'apparaît juste. Vous avez également confirmé
son affirmation: «oui, ils ont dû être tristes de t'avoir
laissée». Autre intervention très adéquate.
Même si nous ne connaissons pas les parents
de naissance, nous pouvons retrouver, à partir de nos propres expériences,
la difficulté de laisser des êtres ou des objets auxquels
nous sommes attachés. Certains films, témoignages, lectures
peuvent nous sensibiliser à l'effet que c'est excessivement déchirant
de laisser un enfant. Cela m'apparaît important pour l'estime de
soi de l'enfant qu'il sente que, même s'il a été laissé,
il a été «considéré» par ses parents
de naissance.
Je me souviendrai toujours d'une dame venue me consulter
qui me disait penser quotidiennement à sa fille laissée
en adoption au début des années 70 et à son rêve
de la retrouver un jour. Un doute incessant sur ce qu'elle vivait l'habitait.
Cette absence la hantait... La tâche de l'enfant sera beaucoup plus
difficile de s'aimer s'il doute fondamentalement de l'attachement de ses
parents de naissance; le sentiment d'abandon étant alors tellement
grand. Toutefois, peu importe que cette blessure soit consciente ou inconsciente,
cette rupture de liens laisse une marque indélébile.
En plus de se sentir aimée, respectée,
vue dans sa relation actuelle avec vous, votre fille doit sentir que ses
parents ne l'ont pas laissée sans émotion. «Si mes
parents ont eu de la peine, c'est que je signifiais quelque chose à
leurs yeux. J'avais de la valeur pour eux», ressentent les enfants.
Ainsi semble penser votre fille quand elle dit que ses parents ont dû
être tristes quand ils l'ont laissée. Donc un souci constant
que l'enfant sente qu'il n'a pas été laissé parce
qu'il lui manquait quelque chose doit nous accompagner. Ce souci semble
présent chez vous. Quant à la phrase: «ils t'ont laissée
parce qu'ils ne pouvaient te garder», je suggère d'élargir
le «te garder» ou le «prendre soin de toi» à
prendre soin d'un enfant; implicite alors que si cela
avait été un autre enfant, la décision de laisser
aurait été la même. La décision est venue indépendamment
de toi: «tu n'y étais pour rien dans cette décision».
«Elle s'est mise à la place de ses parents
de naissance en leur prêtant des sentiments positifs», m'écrivez-vous.
«Ils ont dû être tristes quand ils m'ont... (laissée).»
Cette intervention qui m'apparaît saine protège son estime
de soi. « C'est bon de penser qu'ils ont eu de la peine; cela signifie
que je comptais pour eux.» Dans le cas présent, votre intervention
aurait pu se terminer là i.e. par une affirmation empathique et
chaleureuse de ce qu'elle venait de dire. Vous auriez également
pu lui demander ce que ça lui faisait d'avoir été
laissée. Quand la situation se reproduira, demandez-lui cette question;
cela favorisera l'émergence d'un autre matériel.
Nos interventions doivent permettre l'accès
à toutes sortes de pensées et d'émotions même
si celles-ci nous inquiètent, nous peinent, nous contrarient. Il
est normal que les personnes adoptées de même que les non
adoptées passent par des périodes où elles doutent
de l'amour reçu. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles sentent notre
ouverture à recevoir leur peine ou leur colère, qu'elles
perçoivent notre capacité de les accueillir.
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| «Le deuil de l'abandon est un travail
de toute une vie.» |
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«Ils l'avaient sans doute fait (la laisser)
parce qu'ils pensaient qu'elle serait heureuse». Vous avez des doutes
face à cette partie d'intervention. Vous vous demandez pourquoi
vous l'avez rajoutée. Vous m'écrivez que vous vouliez la
rassurer. Là est la réponse à votre question: vous
vouliez la protéger face à un éventuel sentiment
de rejet, lui éviter d'être triste... Il y a souvent en oeuvre,
à notre insu un processus de projection i.e. on se met dans la
peau de l'autre et ce, avec toutes nos expériences passées
d'abandon. Nous ne sommes plus présents à l'univers de l'autre
mais dans notre monde intérieur. Même si l'enfant ne vit
pas d'émotions tristes à ce moment-là, il y a surimposition
de nos propres expériences d'abandon sur la situation présente
et un désir très grand d'évitement de la douleur.
Je sais que c'est difficile d'accompagner l'enfant aimé dans son
questionnement. Vous étiez probablement surprise de la question
et touchée à ce moment-là.
De bonnes questions à se poser: comment je
me sens quand ma fille me parle de son histoire? Quels sont les sujets
qui me rejoignent le plus? Quand il est question des premiers moments
d'amour avec elle, du voyage en Chine, de l'accueil de la famille et des
amis, c'est probablement facile. Qu'en est-il quand elle parle de ses
parents de Chine qu'elle ne connaît pas et ne connaîtra probablement
jamais; qu'en sera-t-il quand elle pleurera en disant vouloir les retrouver,
quand elle se demandera s'ils l'ont laissée parce qu'ils étaient
tannés d'elle... Ce sont des questions qui méritent toute
notre attention et qui nous aident à être prêts le
moment venu.
Cette petite phrase «parce qu'ils pensaient
qu'elle serait heureuse» a donc été dite pour la protéger.
Il faut être attentif à de telles paroles qui sont significatives.
Celle-ci résonne en moi comme «ils ont fait ça pour
ton bien». Une telle phrase, dite à répétition,
pourrait avoir comme impact le refoulement d'émotions de peine
et de colère face à l'abandon. «Si c'est pour mon
bien, comment pourrais-je en être affectée?» Votre
questionnement sur votre réponse m'apparaît très important
étant donné tout l'enjeu émotif.
Le deuil de l'abandon est un travail de toute une
vie. L'occasion de l'aider à avoir accès à une autre
page de son histoire va se représenter. Soyez alors attentive à
votre monde intérieur de même qu'à celui de votre
fille. Etre en contact avec soi-même, départager ce qui nous
appartient dans la réaction émotive favorise une meilleure
perception de l'univers de l'autre.
Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles
Québec-Asie
LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés
reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225
Date de publication: mai 2006
© Copyright - 2008Tous droits réservés. URL=http://www.quebecadoption.net/adoption/postadopt/psycho7.php Dernière modification : 6 septembre 2008
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