Le sommeil des enfants adoptés
Cauchemars ou terreurs nocturnes?
Savoir la différence pourrait sauver votre couple
et votre santé mentale!
Ah le sommeil! moment de grâce où tout est calme dans
la maison, où nos petits chéris dorment comme des anges
à poing fermés et où l'on peut espérer refaire
ses réserves d'énergie afin de recommencer une journée
stimulante et de bonne humeur!
Mais voilà, de trop nombreux nouveaux parents adoptants
feront (ou ont déjà fait !!!) l'épuisante et déroutante
expérience d'accueillir un enfant par adoption qui vivra des
nuits entières de «cauchemars» et ce pendant des
mois et des mois. Ils entrent alors dans un cycle infernal d'insomnies,
d'impuissance à sécuriser leur enfant, de chicanes conjugales
à 3h00 du matin sur les bonnes ou mauvaises façons de
s'y prendre et de matins où ils donneraient n'importe quoi pour
dormir 30 minutes de plus!!!!
Si tous les enfants peuvent faire et font des cauchemars,
les enfants adoptés, particulièrement durant les premiers
mois suivant leur arrivée, ont des sommeils beaucoup plus compliqués
que la moyenne. En fait, mon expérience me prouve que les enfants
par adoption qui n'ont pas de problèmes de sommeil sont des exceptions!!!
Mais voilà, que faire???
Dans cet article, je vous propose donc:
- de vous donner des renseignements pour mieux comprendre l'architecture
du sommeil;
- d'expliquer pourquoi cette architecture est particulièrement
altérée chez les enfants adoptés;
- de vous indiquer comment différencier les cauchemars «classiques»
des terreurs nocturnes;
- et finalement de vous outiller pour aider votre enfant en intervenant
mieux auprès de lui.

1- Comprendre l'architecture
du sommeil
Encore bien des mystères demeurent au sujet de
l'utilité précise du sommeil dans la santé des
êtres vivants. Néanmoins, nous savons déjà
plusieurs choses :
- Le sommeil est un des besoins de survie de base au même
titre que boire, manger et respirer (pyramide des besoins de Maslow).
C'est-à-dire qu'un être vivant que l'on prive totalement
de dormir peut en mourir après une période où
littéralement il perdra la raison.
- Le sommeil a pour objectif le repos du corps mais il permet aussi
à notre cerveau de classer, gérer, faire le ménage
des informations cognitives, du vécu émotif et de
l'intensité du stress positif ou négatif des journées
précédentes ou, par anticipation, des journées
à venir. Ce ménage se fait par notre cerveau sous
forme de rêves agréables, bizarres ou désagréables.
Plus un être vivant est soumis à de grands stress,
plus le ménage sera long et compliqué à faire.
- Le sommeil est une période de séparation du monde
conscient! Qu'il est une période de vulnérabilité,
de lâcher prise sur le contrôle de notre environnement,
un type de deuil entre la réalité d'une journée
passée et les incertitudes du lendemain.
- Le sommeil a une architecture précise comportant des cycles
de 3 phases distinctes :
Première phase : Le sommeil léger, au
début de la nuit, dure entre 1 h 30min. et 2h 00.
Deuxième phase : le sommeil paradoxal ou REM
(rapid eyes mouvement) est la période intensive de rêves
où notre corps est paralysé par notre cerveau afin d'éviter
que l'on bouge et que l'on se blesse en «actant» nos rêves.
En anglais, on dit que c'est la période «REM» (mouvements
rapides des yeux) car, lorsque nous sommes paralysés, nous pouvons
faire les pires cauchemars, mais seuls nos yeux bougeront sous nos paupières.
Cette phase dure aussi entre 1 h 30min. et 2h 00 selon les individus.
Troisième phase : Le sommeil profond, le
plus réparateur, dure lui aussi entre 1h 00 et 2h 00.
Ce cycle de trois phases peut se répéter
1 ou 2 fois chaque nuit, complètement ou partiellement pour la
deuxième fois.
2- Pourquoi l'architecture du sommeil est-elle particulièrement
altérée chez les enfants adoptés ?
Puisque c'est notre cerveau qui contrôle cette architecture
du sommeil, tout ce qui affecte ce cerveau aura des répercussions
sur la qualité de ce sommeil. Ce qui peut affecter notre sommeil
est de trois ordres :
Le vécu dans le «ici et maintenant»:
Nous connaissons tous les effets perturbateurs de la caféine,
de certains médicaments, du décalage horaire ou du stress
causé par l'anticipation d'une entrevue importante le lendemain,
sur la qualité de notre sommeil. Trop de stimulations, bonnes
ou mauvaises, donnent donc une surcharge de travail au cerveau qui dérègle
cette architecture de façon temporaire : insomnies, cauchemars,
éveils fréquents, somnambulisme, agitation physique, etc.
Les enfants adoptés, lorsqu'ils arrivent dans leur
nouvelle famille, ont quotidiennement des tâches énormes
d'apprentissages cognitifs, sensoriels et émotifs. Ils sont littéralement
noyés d'information, d'affection, de nouveautés. Un adulte
«normal» n'y résisterait pas!!!!
Les ancrages au passé
Les souvenirs conscients et surtout inconscients imprimés
à jamais dans nos «neurones» constituent autant d'ancrage
au passé. Avoir été abandonné la nuit sur
une place publique, avoir pleuré de faim, de froid ou de mal
pendant plusieurs nuits, seul dans un lit d'un orphelinat, sont des
ancrages qui laissent des traces indélébiles chez un enfant
adopté.
Le niveau de développement du cerveau
De plus en plus d'études scientifiques font des
liens directs entre le développement du cerveau et les facteurs
de risques comme la prématurité, les séquelles
intra-utérines de l'exposition à des contaminants comme
l'alcool, les drogues, le plomb, la radioactivité.
Ces études indiquent aussi que le développement
du cerveau est affecté par la négligence affective, les
abandons multiples, le manque de stimulation sensorielle adéquate
(être cajolé, consolé, bercé, aimé,
etc.). Certaines parties du cerveau peuvent alors être moins efficaces,
moins développées, ce qui peut modifier l'architecture
du sommeil.
Nous savons également qu'un bébé
ayant vécu trop de stress intenses sur une longue période
aura un niveau d'hormone du stress beaucoup trop élevé
et qu'il maintiendra ce niveau d'hormone de stress très très
longtemps, même s'il vit ensuite dans un milieu calme et sécurisant.
Il faut donc comprendre que la plupart des enfants adoptés sont
hyperkinestésiques et hypersensibles à tous les stress,
particulièrement dans les premiers mois suivant leur arrivée
dans leur nouvelle famille.
Avec ces renseignements, on comprend que nos petits bout'choux
ont toutes les raisons du monde de mal dormir!!!
3- Des méthodes pour différencier les
cauchemars classiques des terreurs nocturnes
Durant les premiers mois suivant l'adoption, nos enfants
ont beaucoup de «travail» à faire durant leur sommeil
et particulièrement durant la période du rêve, soit
la phase du sommeil paradoxal ou REM.
Ils risquent d'avoir des rêves compliqués,
chaotiques, bref de faire plus de cauchemars où s'entremêlent
le vécu de la journée, les «fantômes»
de leur passé et les effets des hormones de stress. Le travail
est si intense qu'il a tendance à «détraquer»
le REM. Le mécanisme de paralysie durant les rêves fonctionne
très mal ou pas du tout. Les enfants ont donc tendance à
«acter» leurs rêves et particulièrement les
plus intenses : les cauchemars.
De façon classique, l'enfant s'endort vers disons
8h 00 pm et entre 9h.30 et 10h 00 pm vous l'entendez hurler, crier comme
s'il était attaqué par un tigre!!! Vous vous précipitez
dans la chambre et vous le trouvez assis face au mur ou s'agitant en
donnant des coups de pieds à un ennemi imaginaire, tout en sueur,
le souffle court et le coeur qui bat vite et fort; il a les yeux ouverts
ou pas, il semble perdu et désorganisé. Il fait un cauchemar,
c'est CERTAIN mais la question est: EST-IL ÉVEILLE OU ENCORE
DANS SON SOMMEIL???
Votre intervention sera fonction de la réponse
à cette question!!!
4- Des outils pour mieux intervenir
Lorsqu'on entre dans sa chambre, notre enfant semble souffrir
et instinctivement nous aurons comme réflexe de le prendre, de
le rassurer, de le caresser, de le bercer, de lui dire de se réveiller,
que c'est ok, que ce n'est qu'un mauvais rêve, etc.
Cette attitude est excellente si le cauchemar de l'enfant
l'a réveillé. C'est-à-dire s'il n'est plus dans
l'univers du sommeil et s'il est redevenu entièrement conscient
de l'univers autour de lui. ATTENTION : ce n'est pas parce que l'enfant
a les yeux ouverts et qu'il baragouine des mots qu'il est éveillé!
Il faut donc avant d'intervenir s'approcher doucement
de lui et vérifier en parlant très doucement, s'il s'aperçoit
que vous êtes là. Est-ce qu'il vous suit des yeux, réagit-il
à la question «est-ce que tu vois maman?». Bref,
il faut vérifier s'il est réellement réveillé
ou simplement en train d'acter son rêve, son cauchemar.
S'il répond de façon rapide et cohérente,
s'il vous suit des yeux et réagit immédiatement et adéquatement
à vos paroles, c'est qu'il est réveillé. Vous devez
alors faire ce que tout parent fait : le rassurer en mots et en gestes.
Par contre s'il ne réagit pas ou très mal,
il y a de fortes chances qu'il soit pris dans une sorte d'univers qui
n'est ni l'éveil complet, ni le sommeil. IL s'agit d'une sorte
de «piège», de «no man's land» entre
deux mondes, une forme de somnambulisme. Les chercheurs ne comprennent
pas encore exactement pourquoi, mais il est très difficile, long,
chaotique et désorganisant de passer de ce «no man's land»
à un état conscient.
Souvenez-vous, nos grands parents disaient «il ne
faut pas réveiller un somnambule». Il y avait beaucoup
de vérité là-dedans. Plus nous interviendrons par
des mots, des gestes, des touchés pour arriver à «réveiller»
l'enfant, plus il deviendra désorganisé, agité
et même violent. En fait, en essayant de réveiller l'enfant,
on lui cause une sorte de tempête cérébrale. Lorsqu'on
arrive enfin après 10, 15, 20 minutes d'efforts à le réveiller,
nous brisons alors le cycle normal du sommeil. Il se rendormira comme
au début de sa nuit et devinez quoi? Il refera une terreur semblable
exactement 1 à 2 heures plus tard! C'est donc le cycle infernal
des réveils à toutes les 2 heures où ni vous ni
lui ne faites une nuit normale. Vous n'atteignez jamais le sommeil profond!!
Il faut attendre 15 à 30 secondes avant d'intervenir
car l'enfant peut retourner spontanément dans le sommeil. Sinon,
il faut s'approcher très doucement de l'enfant et lui dire toujours
les mêmes mots. Par exemple «Sophie, retournes dans ton
dodo, papa est là, c'est correct, c'est fini, retournes dans
ton dodo». On peut toucher l'enfant légèrement en
lui reposant la tête sur son oreiller avec son toutou près
de lui.
Il est important d'avoir un ton de voix rassurant, mais
ferme car, sans être conscient, il entendra vaguement cet ordre
simple et rassurant. En faisant cela on ne brise pas le cycle et on
n'augmente pas la crise qui, au lieu de prendre 20 minutes, prendra
20 secondes. Vous aurez peut-être à répéter
ce scénario plusieurs fois durant le REM. Plus vous avez cette
attitude, moins les crises seront intenses et fréquentes.
Certains enfants demeureront toujours fragiles à
ces terreurs nocturnes. Un stress heureux (ex. : une fête d'enfant)
ou plus difficile (ex. : un déménagement) où un
changement de nourriture, la prise de médicaments, l'arrivée
d'un petit frère, etc. pourront faire réapparaître
ce comportement.
Il faut alors intervenir comme indiqué et surtout
ne pas dramatiser la souffrance de l'enfant. Bien sûr, c'est une
indication de stress et d'insécurité. Mais l'intensité
de la crise ne veut pas dire que l'enfant souffre beaucoup. Il faut
se rappeler que si le mécanisme de paralysie fonctionnait, nous
pourrions observer notre enfant qui dort très calmement, mais
qui est en train de faire un cauchemar épouvantable! La preuve
de tout cela est que, dans le cas de terreurs nocturnes, les enfants
NE SE SOUVIENNENT DE RIEN LE LENDEMAIN! Vous aurez beau leur raconter
tous les détails des gestes qu'ils auront faits et les mots qu'ils
auront dits, ils n'en garderont aucun souvenir conscient.
Conclusion
J'espère que cet article vous a donné des
réponses et des outils pour mieux vivre vos futures ou présentes
nuits!
Bonnes nuits à tous!!!!
Johanne Lemieux
mère adoptive, travailleuse
sociale en CLSC et en pratique privée
et bénévole en adoption, janvier 2001.
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