La parentalité biologique et
la parentalité par adoption
Quelles
sont les ressemblances et quelles sont les différences entre
la parentalité biologique et celle par adoption ?
J’entends souvent des réflexions sur ces familles «mélangées»,
celles qui ont des enfants «faits maison» avec des enfants
qui sont arrivés par adoption. Certaines remarques me choquent
depuis longtemps. J’ai donc fait une petite enquête, absolument
pas scientifique, auprès de familles qui ont eu des enfants biologiques
avant ou après avoir adopté. Pour ma part, nous avons
un fils biologique maintenant âgé de 21 ans, puis un fils
d’origine colombienne de 14 ans et une fille de 11 ans d’origine
guatémaltèque. Les deux plus jeunes sont arrivés
tout bébés, à l’âge de 6 semaines et
de 12 semaines respectivement. J’ai alimenté aussi ma réflexion
avec une étude sur «L’incidence du processus
d’adoption sur les parents et les frères et sœurs
des enfants adoptés ainsi que sur ces enfants adoptés»,
par Anne Westhues et Joyce Cohen (in L’adoption internationale
au Canada, 1994).
Les enfants biologiques qui arrivent après les enfants adoptés
sont presque toujours des enfants «surprise». Les couples
avaient tenté en vain de procréer et les médecins
avaient souvent déclaré une infertilité sans cause
connue. Mais voilà que pendant ou après l’adoption,
la mère devient enceinte alors qu’elle en avait fait son
deuil. Plusieurs mères par adoption parlent de crampes, de changements
hormonaux lorsqu’elles reçoivent leur enfant par adoption.
Le système reproductif s’éveille pour accueillir
cet enfant. Il peut ainsi débloquer une barrière psychologique
ou physique et permettre une grossesse par la suite. Mais ce n’est
pas automatique… même si ça arrive fréquemment.
Ces enfants «surprise» sont très bien accueillis
par la famille. Celle-ci fait généralement très
attention pour raconter à l’enfant adopté déjà
là qu’il fut lui aussi très attendu, qu’il
a été porté dans le cœur. La famille l’inclut
dans l’attente du petit frère ou de la petite soeur. Les
parents seront très à l’écoute de l’enfant
adopté pour lui raconter son histoire et lui dire à quel
point lui aussi était désiré. Ces familles vont
être très sensibles à ce que les autres vont dire
devant les enfants. Certaines se sont fait demander, oh horreur, si
elles pouvaient retourner l’enfant adopté, maintenant qu’elles
en avaient un à eux !!!!
Pour les familles qui ont un enfant biologique et qui décident
d’en adopter un ou d’autres, il peut s’agir d’un
problème grave survenu lors de la grossesse, d’une incapacité
à concevoir un autre enfant, d’un remariage alors qu’une
des deux personnes du couple a subi une stérilisation volontaire
(vasectomie, ligature de trompe) ou par choix d’agrandir la famille
avec un enfant qui n’en a pas.
Qu’en est-il de la paternité, comment
un père vit-il les deux façons d’avoir un enfant?
Dans la grossesse biologique, le père est peu impliqué
après la fécondation. Par contre durant le processus d’adoption,
le père doit, comme la mère, s’investir à
fond et tous les deux ont un certain pouvoir sur le déroulement :
ils peuvent décider de poursuivre ou d’arrêter à
tout moment le processus, ils choisissent le pays, l’âge
de l’enfant et même parfois le sexe. On constate souvent
que les pères vont s’occuper beaucoup de leurs enfants
adoptés, probablement parce qu’ils se sont plus investis
dans la décision, parce que l’enfant est généralement
plus âgé et probablement parce que la mère est moins
en osmose avec l’enfant et que les pères peuvent ainsi
avoir une place, un rôle égal à celui de la mère.
Qu’en est-il de l’éducation ?
Envers les enfants bios, les parents ont souvent des attentes beaucoup
plus grandes, ils sont plus exigeants. Les parents se sentent responsables
des défauts de leurs enfants, ils ont la responsabilité
«de la fabrique». Par contre, ils se montrent plus compréhensifs
envers leurs enfants adoptés à cause de l’abandon
et des carences qu’ils ont subis. Ils sont plus tolérants
aussi face à leurs difficultés et sont même plus
prompts à y remédier, ayant une distance plus objective
devant les problèmes rencontrés. Les parents peuvent ressentir
envers eux une responsabilité plus grande parce qu’ils
se sont engagés par écrit devant les autorités
d’ici et devant les autorités du pays étranger à
prendre soin de ces enfants; ils se sentent aussi observés par
les gens sur la façon dont ils se comportent envers leurs enfants
adoptés.
Dans l’enquête de Westhues et Cohen auprès d’adolescents
de familles avec des enfants bios et adoptés, «le sentiment
d’appartenance familiale est très fort» chez tous
les membres de la fratrie. Mais les parents, en regard de la performance
scolaire, «ont tendance à classer parmi les plus doués
la fratrie biologique plutôt que les adoptés hors frontières…»
Ce qui est normal car les enfants adoptés ont plus de problèmes
d’apprentissage à cause des carences subies. Par contre,
une forte majorité de parents estime que l’enfant adopté
à l’étranger «s’est fixé des
objectifs professionnels réalistes ou lui reconnaît la
possibilité de choisir ce qu’il veut faire plus tard.»
Les relations entre frères et sœurs.
Pour un enfant, peu importe comment son frère ou sa sœur
arrive, il le considérera comme tel. L’aîné
biologique pourra avoir une réaction plus grande si le nouvel
arrivé n’est pas un bébé et surtout si l’entourage
l’oublie, car il est plus «ordinaire», moins exotique.
L’enfant qui arrive peut aussi rejeter celui qui est déjà
là et accaparer toute l’attention; ces débuts seront
très difficiles pour l’enfant rejeté qui était
plein de bonnes intentions envers son petit frère ou sa petite
sœur. Mais par la suite et à l’adolescence, les relations
entre les frères et sœurs seront plus harmonieuses en général
car elles seront basées sur la tolérance et sur l’acceptation
de la différence. Quand l’aîné est un enfant
bio, fille ou garçon, on remarque qu’il prend énormément
soin de ses frères et sœurs adoptés, qu’il
les protège.
Selon Westhues et Cohen, l’enquête relève un nombre
élevé de frères bios ayant des difficultés
relationnelles avec leurs pairs, ce qui ne serait pas le cas des sœurs
bios ni des frères et sœurs adoptés. Les auteurs
expliquent ce phénomène en disant que «les familles
qui adoptent hors frontières sont parmi les plus ouvertes et
les plus maternantes de notre culture, c’est-à-dire plus
féminines que la moyenne. Les enfants de sexe masculin seraient
de fait plus marginaux, parce que porteurs de valeurs moins typiquement
masculines.»
Face aux autres, il faut souvent expliquer cette famille différente.
Les gens ne comprennent pas la logique des liens, ils la voient à
travers leurs lunettes de normalité. Ils disent souvent, trop
souvent, le «vrai» en parlant de l’enfant biologique
!!! Pourtant les gens n’ont pas porté aucun des enfants,
ils ne devraient pas faire de différences entre les uns et les
autres, ils devraient accepter la famille telle qu’elle est. Pourquoi
sentent-ils le besoin de questionner sur la légitimité
des liens entre les membres de ces familles ? Pourtant, c’est
tout simple : ces familles sont construites d’enfants de
diverses origines qui agrémentent la vie de tous les jours et
qui enrichissent tous les rapports qu’ils ont entre eux.
Une question sous-entendue par plusieurs c’est : Aimez-vous
vos enfants bios plus fort que vos enfants adoptés ? Ce n’est
pas parce qu’on les a conçus, qu’ils sont de notre
sang que nous aimerons plus nos enfants bios. Pour rester dans cette
logique, on aime notre conjoint, notre conjointe même s’il
n’est pas de notre sang !!! Les parents qui choisissent d’avoir
des enfants s’engagent, prennent la responsabilité de s’occuper
de leurs enfants et de les guider dans la vie, peu importe leur origine.
Une chose essentielle est que chacun des enfants ait une histoire
d’enfant désiré et que chacun ait sa place dans
la famille. C’est cet équilibre qu’il est important
de maintenir envers et contre tous, car une famille multi-culturelle,
multi-colorée envoie un message clair d’acceptation de
la différence, d’ouverture d’esprit. Les familles
«mixtes», enfants par adoption et enfants bios obligent
chacun des enfants à se référer à d’autres
cultures, à d’autres manières de penser pour se
construire une identité.
Référence: L’incidence du processus d’adoption
sur les parents et les frères et sœurs des enfants adoptés
ainsi que sur ces enfants adoptés», par Anne Westhues
et Joyce Cohen (in L’adoption internationale au Canada, 1994)
Claire-Marie Gagnon
La Cigogne,
Journal de la Fédération des parents adoptants du Québec,
printemps 2002.
© Copyright 2004 -
Claire-Marie Gagnon - Gilles Breton Tous droits réservés.
Date de publication: 29 mars 2004
URL = http://www.quebecadoption.net/adoption/preadopt/parentalite.html
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