Peut-on aimer autant l'enfant adopté que l'enfant biologique?

 

Adopter un enfant est une manière différente de former une famille. À l'instar des parents naturels, les parents adoptants s'interrogent sur leur désir d'enfant. Ils peuvent en plus se questionner sur leur capacité d'aimer un enfant issu d'un autre couple. «Pourrons-nous aimer autant l'enfant que nous adopterons que s'il venait de nous?» se demandent très légitimement certains adoptants.

Tout questionnement est sain et normal. Il permet de clarifier les besoins, les attentes du couple et d'orienter parfois différemment la demande d'adoption.

«Pour les craintifs de l'adoption, le contact avec le petit enfant amoindrit les peurs. Vous le savez aussi bien que moi, notre enfant conquiert les coeurs.

L'émerveillement se crée, que les liens soient du sang ou du coeur.»

Si le doute face à la capacité d'aimer n'est pas dissipé avant de serrer dans leurs bras leur enfant, il disparaît littéralement, dans la majorité des cas, au premier contact avec ce petit être. Plusieurs diront être tombés en amour avec leur enfant et ce, dès le premier instant. Par contre, d'autres parents auront besoin, pour s'attacher, de créer le lien. Ces situations se produisent également chez les parents de naissance. Les parents adoptifs ressentent quand même indubitablement que cet enfant est le leur.

Ce type de filiation est clair pour eux. Des témoignages de parents adoptifs ayant, avant ou après l'adoption, donné naissance à un enfant, disent s'investir de la même façon auprès de leurs enfants. Les résultats d'une enquête effectuée par l'association Enfance et Famille d'Adoption auprès de telles familles va dans le même sens.

Nous n'avons toutefois pas besoin d'enquêtes ou de témoignages de parents qui ont connu les deux types de filiation pour nous convaincre de la qualité de notre amour. Nous savons de l'intérieur à quel point nous aimons nos enfants. De nombreux parents diront: «je ne peux pas voir comment je pourrais aimer davantage».

Les autres et l'adoption

Il existe des préjugés reliés à l'adoption. Ils peuvent porter sur la capacité d'attachement d'une des parties en cause de même que sur les problèmes affectifs et comportementaux des enfants. Il y en a d'autres, plus subtils, plus difficiles à identifier. Ainsi, est-ce un préjugé ou un manque de vocabulaire quand les gens disent, en parlant de la mère naturelle, sa «vraie mère»?

La famille nucléaire exprime parfois ses craintes aux futurs parents en les prévenant des problèmes éventuels, souvent fantasmés, reliés à l'adoption. D'autres auront droit à des commentaires sur le désir d'avoir de vrais petits-enfants.

Fort heureusement, il y a aussi tous ces gens, plus confiants dans la vie ou moins impliqués face à nous, qui accueillent sans appréhension notre projet d'adoption.

Les hésitations des proches peuvent parler d'un deuil d'une continuité génétique. Eh oui! ils rêvaient de revoir dans leurs petits-enfants leur petit Claude, leur petite Françoise... Les grands-parents ont ce deuil à faire de ne pas se retrouver dans le nouvel enfant à venir. D'autres ont peur de perdre leur place auprès de leur fils ou de leur fille. Ils ont du mal à accepter la venue d'un enfant adoptif ou biologique. Certains ne peuvent concevoir la création de liens parentaux forts autrement que par les liens du sang.

Garder en mémoire que nous avons déjà fait un cheminement pour maîtriser nos peurs d'adopter peut être aidant pour comprendre les autres. La patience et la tolérance peuvent alors être de la partie. Il sera peut-être possible de discuter des préjugés. Ce n'est toutefois pas chose facile. Cela demande d'être très au clair face à notre projet et aussi un bon niveau d'ouverture de part et d'autre des interlocuteurs.

Pour ces craintifs de l'adoption, le contact avec le petit enfant amoindrit les peurs. Vous le savez aussi bien que moi, notre enfant conquiert les coeurs. L'émerveillement se crée, que les liens soient du sang ou du coeur.

Sa «vraie mère»

Que dire de ces petits mots «sa vraie mère» glissés dans une conversation? Qui ne les a pas entendus pour désigner la mère de naissance? Nous savons tous que cette appellation fait référence à la mère naturelle. Malgré cela, nous y réagissons souvent fortement. Serait-ce parce que s'il y en a une de vraie, il y en a une de fausse? Chacun son décodage et dépendamment de celui qu'on fera, on sera blessé ou non.

«Y aurait-il des «vraies mères» et des «fausses mères»? Ces mots choquent plus d'un parent adoptif. Ils résonnent comme une invalidation du lien parental. Ainsi, parce que nous n'avons pas donné la vie à notre enfant, nous serions un peu moins parents.»

Parlant à une jeune maman de mon sujet de réflexion, elle me raconte instantanément ce qui lui est arrivé. Jocelyne est une mère adoptive d'une petite fille de 4ans et vient de donner naissance à un fils. Une copine lui dit: «Tu dois être contente d'avoir enfin le tien». Pas besoin de grandes phrases pour toucher! Jocelyne est blessée et fâchée. Comment décoder ce message? Jocelyne a perçu que l'autre remettait en question son attachement à sa fille. Elle le vit comme un discrédit jeté sur sa filiation. Jocelyne lui a répondu que les deux étaient ses enfants. Si sa copine a par la suite fait de l'introspection, elle a sûrement découvert ses préjugés ou ses peurs face à ce type de filiation.

Les mots utilisés par la copine parlent d'elle. On peut quand même se demander si nous serions, pour certains, parents d'un enfant qui n'est pas «nôtre»? Y aurait-il des «vraies mères» et des «fausses mères»? Ces mots choquent plus d'un parent adoptif. Ils résonnent comme une invalidation du lien parental. Ainsi, parce que nous n'avons pas donné la vie à notre enfant, nous serions un peu moins parents.

Je fais une parenthèse pour mentionner que l'utilisation de ces termes par des parents adoptifs n'a souvent pas le même impact. Nous savons d'instinct qu'ils connaissent leur implication personnelle auprès de leur(s) enfant(s); par conséquent qu'ils reconnaissent la nôtre. Y aurait-il quand même dans nos propres inconscients autre chose à régler face à notre filiation ou serait-ce tout simplement la méconnaissance, pour certains, des mots justes?

Le vocable «vraie mère» fait référence à la mère de naissance. Pourquoi a-t-on utilisé le terme «vraie» au lieu de mère de naissance, de femme qui a donné la vie...? Qu'est-ce qui fait que ce terme est encore utilisé aujourd'hui? Les gens ne connaîtraient pas de mots de remplacement? Peut-être! Il n'en demeure pas moins que le terme est sans nuance. Il manque selon moi d'empathie pour l'enfant et la mère adoptive. Il peut même être perçu comme méprisant. Pour certains, serait reconnu comme lien parental seulement ce qui vient de la génétique? Est-ce parce que nous sommes dans une société très individualiste et narcissique? Ne serait bon (vrai) que ce qui vient de soi? Ces mots reconnaissent comme mère la femme qui a donné naissance pour invalider dans son rôle celle qui investit d'amour et de soins l'enfant dans son quotidien.

Un incident se rapportant au concept de «vraie mère» vient de m'arriver. Ma fille a quatre ans et demi. Nous sommes à une fête d'enfants. Lou-Anne saute dans les marches et m'appelle «maman, maman...» Quelques adultes sont présents. Ma nièce de huit ans (me) dit à brûle-pourpoint: «Tu n'es pas sa mère». Je suis pas mal surprise. Je regarde la réaction de ma fille. Elle ne réagit pas et ne semble pas ébranlée. J'apprécie que personne n'intervienne. Je rectifie tout simplement que je suis sa mère et nous continuons à jouer. Par contre, quelques minutes plus tard, étant seule avec ma nièce et sa grand-mère, je reviens sur l'incident. Je veux savoir pourquoi elle a dit ça. Elle sourit d'un air gêné et ne me répond pas. Je lui dis alors que Lou-Anne est ma fille adoptive et que je suis sa mère. Je lui ai aussi parlé de la peine et de l'anxiété que ça aurait pu causer à Lou-Anne.

Ayant de plus préalablement parlé à son père de ma préoccupation au sujet de ce thème, il m'a été facile de faire le lien entre ce qui venait de se passer et le sujet de ma réflexion. Il m'a dit qu'actuellement leur fille était très catégorique et que pour elle, une femme qui n'a pas porté un enfant ne peut pas en être la mère.

Ma fille n'a pas été touchée par cet événement. Elle n'y a pas réagi sur le coup ni après. Elle peut avoir enregistré ce qui s'est passé i.e. la remarque de sa cousine, ma réponse affirmative mais non dramatisée. Je ne courrais pas après de telles situations mais je pense qu'elles peuvent aider l'enfant à solidifier son identité.

En donnant cet exemple, je veux souligner l'importance, pour cette enfant, du facteur génétique. La maternité pour elle est biologique. Les motifs réels de son intervention restent un peu mystérieux. Il serait intéressant que les parents, quand ils en sont témoins, profitent de telles situations pour élargir le concept de la maternité (paternité) et de l'amour parental.

L'affirmation de soi

«L'affirmation de soi m'apparaît être la manière la plus profitable à choisir. S'affirmer, c'est se respecter et s'aimer. S'affirmer peut être une ouverture à l'autre, un moyen d'aller plus loin dans la relation et de dissoudre le malentendu.

Et enfin, s'affirmer devant notre enfant c'est lui offrir les mots pour se protéger quand son tour viendra.»

Même si nous ignorons toutes les motivations conscientes ou inconscientes à la source de cette appellation, nous ne pouvons ignorer nos réactions intérieures. Notre colère, notre frustration, notre peine sont des indices que nous sommes blessés. Dans un tel cas, nous sommes plus qu'en droit de nous affirmer; ça m'apparaît être un devoir afin de donner un modèle d'affirmation à nos enfants. Ils ont ou auront à faire face à des situations similaires de la part d'enfants. On leur contestera aussi l'authenticité de leurs liens.

Il y a plusieurs façons de s'affirmer face à un événement. Regardons ensemble celui survenu entre Jocelyne et son amie. Il aurait été possible d'utiliser:

  1. L'expression des émotions: «Je suis fâchée (triste) quand tu parles de vraie mère».
  2. La reformulation confrontante: «La vraie mère?»
  3. La question: «Qu'est-ce que tu veux dire par vraie mère»?
  4. La rectification du terme: «Tu veux dire la mère de naissance ou mère biologique».
  5. Le recadrement: «Les deux sont mes enfants».

À chacun de nous de trouver les formulations qui nous conviennent en fonction probablement des situations et de nos émotions. L'affirmation de soi m'apparaît être la manière la plus profitable à choisir. S'affirmer, c'est se respecter et s'aimer. S'affirmer peut être une ouverture à l'autre, un moyen d'aller plus loin dans la relation et de dissoudre le malentendu. Et enfin, s'affirmer devant notre enfant c'est lui offrir les mots pour se protéger quand son tour viendra.

Texte publié dans l'Orient Express, journal de l'association des familles Québec-Asie

LISE DENIS
psychologue
Thérapie individuelle et conjugale, difficultés reliées à l'adoption
37 Grace Shantz
Kirkland (Québec)
H9J 3A4
Tél.: 5l4-695-9225



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Date de publication: mai 2006

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Dernière modification : 11 mars 2012