| |
|||||||||||
La visite médicale postadoption
Des familles composites1
La filiation ne doit pas être envisagée comme un geste pompier capable de faire bonne figure, mais bien plutôt (et c'est déjà assez extraordinaire) comme la résolution de deux solitudes dans des contextes extrêmes. On a beau s'apitoyer sur les images transmises par les médias ou vouloir à tout prix toucher du bout des doigts l'humanitarisme, l'adoption ne sert pas à régler le sort du monde; elle est surtout l'espoir d'une résultante primordiale: une famille heureuse, avec un enfant en santé, ou parfois même un enfant handicapé, en autant que les parents soient éclairés puis encadrés dans leurs démarches par des professionnels.
Dans la pratique courante, la majorité des parents adoptants ne se perçoivent heureusement pas comme de nouveaux missionnaires (si peu, parfois, que certains «humanitaires» vont même jusqu'à le déplorer). L'infertilité, l'âge maintenant avancé des parents ou le célibat jouxtés aux défis de l'adoption locale, à leur désir d'avoir un enfant en bas âge ou à leurs opinions réfractaires face à l'adoption locale auront su faire germer en eux un projet d'adoption tout à fait compréhensible et qui doit être pris pour ce qu'il est, dans sa grandeur et ses limites. 8,16,17 La famille adoptante n'a pas de prototype: jeunes couples, remariages, femmes seules qui repartent à neuf à leur retraite, parents qui ont déjà des enfants à eux et qui adoptent en famille une petite fille pour faire contrepoids à leur équipe de garçons, etc.18 Si certains adoptants sensibilisés à la cause par la télévision semblent avoir cédé un peu trop naïvement à la mode du prêt-à-adopter, plusieurs d'entre eux font preuve d'une ouverture socioculturelle incroyable. Toutefois, si les adoptants éprouvent une rancoeur soutenue à cause de leur échec personnel devant les nouvelles techniques de reproduction, un deuil encore mal assumé de l'enfant biologique, un surinvestissement émotif (très fréquent en adoption internationale), et ce, aux dépens d'une compréhension réaliste des besoins propres de l'enfant, cela risque de nuire à la réussite et à la cohésion de l'unité familiale. 19 En thérapie familiale, on utilise parfois une allégorie: celle du mobile qui pourrait fort bien représenter le concept de la famille, qu'elle soit biologique, reconstituée ou adoptante. La beauté du mobile n'est pas qu'esthétique, elle repose également sur sa solidité et sur sa stabilité; chaque partie joue son rôle pour équilibrer un tout et chaque fois que l'une de ces parties subit une tension, les autres composantes du mobile s'ajustent dans le but de maintenir l'équilibre original. La métaphore s'applique aussi au concept de la famille telle que nous la connaissons aujourd'hui: nucléaire, reconstitués ou monoparentale. La famille qui adopte un enfant à l'étranger devra faire face à de nombreuses adaptations, et ce, avant même l'arrivée de l'enfant dans sa famille. Cependant, ce petit venu de loin, entraîne toutes sortes de remises en question par rapport aux valeurs, aux croyances et aux préjugés de tous les membres de la famille, y compris ceux de la famille élargie. Cet enfant agit comme un stress sur le mobile familial, puisqu'en ajoutant une composante au mobile, ce sont maintenant toutes les parties qui doivent s'ajuster à cette arrivée pour conserver l'équilibre de l'ensemble.
L'arrivée de l'enfant peut malheureusement déclencher dans certaines familles des conflits et des déchirements. À l'Hôpital Sainte-justine, il n'est pas rare que nous recevions des appels de mères en larmes, privées de contact avec le reste de leur famille. Des grands-mères refusent de voir leurs petits-enfants tant que les parents n'ont pas reçu les résultats des prélèvements sanguins, des oncles refusent de laisser leurs enfants jouer avec le nouveau cousin de peur quils attrapent un microbe adopté à l'étranger . 20,21 Pour bien des familles, adopter un enfant qui n'est pas de sa chair ni de son sang demande des efforts d'adaptation. Sur le chemin de l'adoption, plusieurs facteurs extérieurs ajoutent au stress et à l'anxiété que vivent les parents. Le peu de préparation au rôle de parent et le peu de modèles de référence font que certains adoptants ne se sentent pas assez compétents dans leur nouveau rôle. Les nouveaux parents peuvent craindre de ne pas être de bons parents, de ne pas être à la hauteur. Les antécédents familiaux et personnels auront également un impact majeur sur leur adaptation. La transition adéquate au rôle de parent nécessite une saine estime de soi et le développement d'un sentiment de compétence face aux nouvelles responsabilités. Le praticien devra en tenir compte. 22-24
© Copyright 1998 J.F. Chicoine
Tous droits réservés.
|
|||||||||||