Afrique, adoption et conflits

Depuis que j'ai entendu parler de l’affaire « Arche de Zoé », je n'arrive pas à penser à autre chose et, de ma position de mère adoptive et d'opératrice de la coopération internationale en Afrique, je me sens le devoir d'intervenir sur ce sujet et d'apporter j'espère quelques éléments de plus au débat.

 

Rappel

L'affaire de l'Arche de Zoé est cette tentative ratée d'une ONG française, à l'automne 2007, pour amener des entants du Darfour au Rwanda en France. Voir nos nouvelles pour les détails.

J'ai deux enfants d'origine africaine, je vis en Afrique depuis 16 ans, entre outre j'ai travaillé dans des camps de réfugiés au Rwanda et je travaille actuellement au Burkina Faso dans un projet de lutte contre le trafic et les pires formes de travail des enfants.

Pourquoi cette histoire me fait mal vis à vis de mes enfants ? Mon mari et moi nous avons adopté nos enfants ici au Burkina (pays qui a ratifié la Convention de La Haye). Bien qu'en étant sur place nous n'avons pas été chercher les enfants dans quelques orphelinats (et il y a encore plein de gens qu'il le font et se plaignent après du burocraticisme (…) des services compétents).

Nous avons adressé notre demande au Service compétent du Ministère de l'Action Sociale et nous avons eu nos deux magnifiques enfants (un il y a cinq ans et l'autre il y a trois ans) avec une procédure peut-être un peu longue mais claire et transparente. Nous connaissons l'histoire de nos enfants et nous savons qu'ils n'avaient d'autres alternatives que la vie en institution ou l'adoption. Ils ne sont pas orphelins. Comme cela a été dit plusieurs fois, le simple fait d'être orphelin ne rend pas un enfant adoptable, en plus des parents une famille est faite de tantes et oncles, de grands-parents, de cousins. Cela est sans doute plus vrai en Afrique vu les familles nombreuses, mais n'est-ce pas aussi la réalité en Europe ? Si un enfant de notre frère ou sœur ou cousin devait rester orphelin, on ne serait pas tous près à l'accueillir ? En tout cas, c'est la réalité dans la plupart des cas dans les pays africains que je connais.

Les enfants confiés en adoption sont des enfants abandonnés, ils peuvent être orphelins ou pas, le plus souvent il s'agit d'enfants nés de relations interdites qui sont refusés par la communauté entière, des enfants que la communauté juge dangereux, même pour sa survie. Le fait de connaître leur histoire fait que dans tout moment de crise où, malgré leur jeune âge, ils s'interrogent sur le pourquoi de leur abandon, sur leur diversité physique (de nous), malgré tous les pincements au cœur que ces sujets causent, nous savons que nous ne les avons pas volés à leurs destins. Nous ne les avons pas non plus sauvés d'un triste destin. C’est le sens de responsabilité de leur propre mère de naissance, le dévouement des agents des services sociaux, le réseau de nourrices qui accueillent bénévolement chez eux ces enfants et leur propre envie de vivre qui les ont sauvés. Nous ne sommes que les heureux bénéficiaires de ces deux énormes cadeaux.

Je n'aime pas qu'on associe l'adoption internationale au vol d'enfants, ni à la naïveté de ces européens qui pensent que les enfants seraient mieux chez eux que là où ils sont, ni à la l'irresponsabilité de ceux qui pensent qu'on peut aller dans un autre pays du monde prendre une centaine d'enfants et les amener chez soi, comme si dans un pays africain bien que dans une situation de conflit il n'y avait pas des familles, des gens responsables, des lois, des services compétents et plein d'agences et ONG internationales qui font de leur mieux pour garantir le respect des droits humains et des enfants en particulier.

Une petite remarque concernant les enfants non accompagnés : dans toute situation de guerre et de mouvement de population les enfants peuvent se retrouver seuls et, dans la plupart des cas, ils se perdent. Des centaines, des milliers d'enfants se perdent, ils se retrouvent séparés de leurs proches. Pour cela il y à l'UNHCR, l'UNICEF, la Croix Rouge et plein d'ONG qui s'occupent de ces enfants en même temps qu'ils entament des recherches pour retrouver leurs familles. Des photos avec les données de chaque enfant circulent dans les camps de réfugiés, dans les milieux d'origine et dans les lieux de destination des enfants. Bien sûr, c'est long et compliqué, mais le but premier c'est de permettre à l'enfant de retrouver sa famille.

La guerre ou la situation d'insécurité qui prévaut dans certaines zones sont des réalités tristes et malheureusement il n'y a pas que le Darfour. Je suis d'accord qu'il faudrait s'engager davantage pour qu'on mette fin à ces conflits. Mais je ne crois pas que séparer les enfants de leur communauté soit une solution. Pourquoi ne pas offrir alors le droit d'asile à des familles entières ? Si c'est cela l'idée ? Pourquoi ne pas l’offrir à des adolescents et jeunes qui n'ont aucune perspective de formation et d'emploi devant eux ?

Et le trafic d'enfants. On parle de trafic d’enfants pour désigner tout déplacement d’enfants mineurs dans un but d’exploitation. Depuis quelques années on se bat dans ces pays de l'Afrique de l'Ouest et Centrale (je ne sais pas ce qui se fait ailleurs) pour conscientiser les parents aux risques liés au « confiage » d'enfants. Les familles des zones rurales, où les possibilités de formation et d'emploi sont minimes, envoient les enfants en ville auprès d'un ressortissant du village qui peut les faire travailler comme domestique ou aide dans le secteur informel, ou bien ils les laissent partir avec un tel autre qui connaît quelqu'un dans le pays voisin qui peut employer les enfants dans ses champs de coton, etc. Cela est vu par les parents comme une possibilité d'émancipation des enfants et, avec un peu de chance, ils reviendront au village avec un vélo ou bien avec leur trousse de mariage (les filles). Mais cela comporte des situations souvent intolérables d'exploitation, de violence de manque d'affection, sans parler des risques extrêmes du trafic d'organes et de la pédophilie (qui existent pourtant).

Ce sont des campagnes importantes que les gouvernements de ces pays (par exemple ici au Burkina, au Bénin, au Mali, je ne sais pas au Tchad) ont lancés et les premières lois contre le trafic d'enfants sont apparues (en 2004 au Burkina). Vous voyez donc que c'est aussi sur un terrain particulier que cet événement de l'Arche de Zoé s'est produit et il est difficile de se limiter à attribuer de bonnes intentions à ses protagonistes. Encore une fois quelle image cela donne-t-il à l'adoption internationale, déjà tellement contestée et, vu d'ici, comme une nouvelle mode des habitants des pays riches, quand ce n'est pas comme une énième forme d'expropriation de richesses.

Je regrette seulement pour les familles qui ont attendu de bonne foi ces enfants et pour les enfants eux-mêmes qui risquent entre autres d'être instrumentalisés (voir les interview d'hier où on leur fait dire qu'on les a attirés avec des bonbons et des biscuits).

Cela fait vraiment mal tout ce gaspillage de bons sentiments. Dans un monde où prévalent l'égoïsme et la recherche du profit individuel, c'est vraiment dommage de voir toute cette générosité des familles disposées à accueillir des enfants et le courage de ceux qui ont initié et soutenu cette initiative si mal employés.

Luigina Bellutti


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Dernière modification : 4 février 2008
Publication: 3 février 2008